L'édition Charles Meunier - 1904


L'édition de la "Maison du livre" de Charles Meunier, préfacée par Jules de Marthold, illustrée par Marc Dutzanen, est une des plus belles, tirée à 125 exemplaires en 1904.

































A la lune



Beau pélerin du ciel que mon oeil accompagne
A travers l'azur pâle où tu marches longtemps,
N'as-tu pas rencontré dans la haute campagne
Quelque asile entouré d'un éternel printemps ?

C'est là que sans espoir,rêveuse fiancée,
Un jeune ange m'attend,-son aile a sept couleurs,-
Pour renouer aux cieux la chaîne commencée,
Dont les légers anneaux sont de brillantes fleurs.

Comme un pâle rayon de ta molle lumière,
De cet ange baigné de mon dernier adieu,
L'âme vers son séjour remonta la première,
Digne toujours du ciel et des regards de Dieu.

Et moi,demeuré seul, moi,l'enfant de la terre,
Ange de ma jeunesse, après t'avoir chanté,
Dans le lit de la tombe endormi solitaire,
J'ai pour rêver à toi toute une éternité.


La Tour de Nesle





La section " Récits, contes et chroniques indépendantes de Gaspard de la Nuit " de l'édition H. H. Poggenburg des oeuvres complètes de Louis Bertrand fait état d'un texte intitulé " La Tour de Nesle " resté à l'état de manuscrit :




Etienne Marcel (wikipédia)


" Charles, fils aîné de Jean le Bon, prisonnier en Angleterre, et le roi de Navarre, si bien nommé le Mauvais, étaient tous deux sous les murs de Paris ; le premier était prêt à y entrer, comme un prince disposé à punir des sujets révoltés ; l'autre en était sorti précipitamment pour fuir les clameurs de la multitude qui lui reprochait de ne savoir la tirer d'affaire. On apprend bientôt à Paris qu'il a traité avec le régent de lui rendre la ville moyennant quatre cent mille florins pour racheter son père. Les parisiens se récrièrent contre la trahison du roi de Navarre qui avait fait ces conditions sans les consulter, et n'ouvrirent point les portes au régent. Plusieurs anglais que le Navarrais avait laissé après lui dans la ville furent impitoyablement massacrés par le peuple ; ce qui parvint à échapper aux furieux se répandit aux environs de la ville et, pour se venger, ravagea tout ce qu'il rencontra. La confusion et le trouble étaient dans Paris ; on demandait à grands cris de marcher contre eux. Etienne Marcel, le prévôt des marchands, qui les conduit, les fait tomber dans une embuscade concertée avec le roi de Navarre ; les parisiens rentrèrent à Paris en déroute, et le Roi de Navarre, qui était à Saint-Denis, s'approcha jusque sous les murs de Paris avec ses gens."


Charles le Mauvais (wikipédia)


Ce texte paraît être un résumé confus et partial de faits historiques ayant eu lieu entre le 11 janvier 1358, date du discours du dauphin Charles aux parisiens - discours des Halles - et le 2 août 1358, date de son retour dans la capitale. Entre-temps ont été assassinés Jean de Conflans et Robert de Clermont, ses proches conseillers, par Etienne Marcel, prévôt des marchands de Paris, et ses complices. Ce forfait commis le 22 février 1358, marquera la rupture des relations avec le dauphin, une conciliation étant toutefois tentée du 26 février au 4 mars 1358 à l'hôtel de Nesle à Paris, entre ledit dauphin et le roi Charles de Navarre. Le dauphin - régent du royaume à compter du 14 mars 1358 - se réfugiera en province. A la demande d'Etienne Marcel, Charles de Navarre sera nommé Capitaine de la Ville de Paris le 15 juin 1358. Profitant de cette nouvelle position, il mènera un triple jeu avec le dauphin et le roi Edouard III d'Angleterre. Chargé de la défense de la ville, il fera appel à des mercenaires de toutes nationalités venus des "Grande Compagnies", dont un nombre important d'anglais. A la suite d'exactions commises à Saint-Cloud, attribuées aux "anglais", la population parisienne se vengera sur le contingent présent intra-muros ( 24 tués, 4 à 500 prisonniers retenus au Louvre ) et exigera une chasse aux pillards. Deux troupes seront ainsi formées. Charles de Navarre et Etienne Marcel prendront la tête d'un groupe qui ne rencontrera aucune difficulté, le second tombera dans une embuscade meurtrière ( envrion 600 morts ). Des soupçons de complicité seront alors portés sur Etienne Marcel, d'autant mieux discrédité qu'il libérera les prisonniers anglais détenus au Louvre. Il sera assassiné le 31 juillet 1358 par l'échevin Jean Maillard, l'un de ses meilleurs soutiens.

La chronique de Louis Bertrand, reprenant pêle-mêle des événements historiques, rend donc compte, par le fond et la forme, de la confusion de l'époque qui voyait s'agiter les prétendants à la couronne de France (Jean le Bon est prisonnier d'Edouard III d'Angleterre). Sa prise de position par rapport à Etienne Marcel, pour partiale qu'elle soit, est conforme à l'opinion de son époque. Il est toutefois vraisemblable qu'il l'aurait soutenu dans sa lutte pour les libertés publiques.


Assassinat d'Etienne Marcel (Wikipedia)

L' édition illustrée par Maurice Lalau - 1943



Edition illustrée de cinquante lithographies de Maurice LALAU - Imprimerie Minerve - 1943.















A Monsieur Eugène RENDUEL





" Quand le raisin est mûr, par un ciel clair et doux,
Dès l'aube, à mi-coteau rit une foule étrange :
C'est qu'alors dans la vigne, et non plus dans la grange,
Maîtres et serviteurs, joyeux s'assemblent tous.

A votre huis, clos encor, je heurte. Dormez-vous ?
Le matin vous éveille, éveillant sa voix d'ange.
Mon Compère, chacun en ces temps-ci vendange ;
Nous avons une vigne ; - eh bien ! vendangeons-nous ?

Mon livre est cette vigne, où, présent de l'automne,
La grappe d'or attend, pour couler dans la tonne,
Que le pressoir noueux crie enfin avec bruit.

J'invite mes voisins, convoqués sans trompettes,
A s'armer promptement de paniers, de serpettes.
Qu'ils tournent le feuillet : sous le pampre est le fruit".

Le Trappiste d'Aiguebelle



Dans un article publié par le journal dijonnais « Le patriote de la Côte d’Or » le 22 mars 1832 ( 2° année, n° 16, page 2 ), Louis Bertrand évoque la parution en début d’année, chez Hippolyte Souverain, du livre intitulé « Le Trappiste d’Aiguebelle » de Henri Flour de Saint-Genis, de son nom de plume : Charles-Henri d’Ambel. Voici l’intégrale de l’introduction touchant à un sujet d’actualité (2010):




« Parmi les abus qui dégradent l’édifice social, il en est un grave par sa nature, immense par ses résultats, et redoutable par son ancienneté ;

Un abus objet depuis plusieurs siècles de la sollicitude des gouvernemens, des sévères réflexions des philosophes et des plaintes des véritables amis de l’humanité ; un abus sur lequel il est temps enfin d’apporter une réforme salutaire si l’on veut assurer l’avenir de la France et prévenir à jamais les sourds complots d’une milice active, nombreuse et implacable.

Je veux parler du célibat des prêtres.

Source intarissable de scandales et de souffrances, le célibat ecclésiastique est une plaie dans le corps politique, une monstruosité en législature et une cause permanente de désordres au sein de la société dont elle a plus d’une fois compromis l’existence.

Mon intention n’est point de soutenir ici une polémique contre une coutume barbare consacrée par la superstition et l’ignorance, maintenue par l’ambition des papes et supportée par la faiblesse des souverains. D’autres, avant moi, ont élevé la voix en faveur des droits imprescriptibles de la nature ; d’autres ont plaidé la cause de la raison et celle de l’humanité.

Dès son origine, en effet, le célibat des prêtres a trouvé de nombreux adversaires : Viginalie et Jovinien l’ont combattu avec force sous saint Jérôme ; Gui, archevêque de Milan (1059), Wiclef (1356), les Hussites, les Bohémiens, Luther (1516), Calvin et les anglicans en ont secoué le joug. Pendant les guerres de religion, le cardinal de Châtillon, Spifame, évêque de Nevers, et quelques ecclésiastiques du second ordre ne craignirent pas de se marier publiquement.

Enfin, de nos jours Warthon, l’abbé de Saint-Pierre, J-J Rousseau, Morin, Diderot, Cerati, et une foule d’autres ont évidemment prouvé les propositions suivantes :

« Le célibat des prêtres n’a été institué ni par Jésus-Christ ni par ses apôtres ;
Ce règlement de discipline n’a rien d’excellent en soi, et ne procure aucun avantage à l’église ni à la religion chrétienne ;
La loi qu’on impose au clergé est injuste et contraire à la loi de Dieu ;
Enfin cette loi n’a jamais été prescrite ni pratiquée universellement dans l’ancienne église ; et l’usage d’ordonner prêtres des personnes mariées a subsisté et subsiste encore dans les deux tiers du monde chrétien. »

L’église grecque permet le mariage de ses clercs, l’église réformée a d’excellents pères de famille dans ses ministres ; la communion catholique romaine seule est encore sous le joug imposé par l’ambition des papes.

En effet, sans la crainte de voir affaiblir leur autorité, les pontifes de Rome auraient-ils méconnu ainsi le véritable esprit de la religion ? Auraient-ils oublié que sa mission est de persuader et non de forcer, qu’elle doit parler au cœur, donner beaucoup de conseils et peu de règles fixes ; prodiguer les exhortations et être avare de lois ; car où est la loi il n’y a plus de liberté ; et il arrive qu’il faut sans cesse de nouvelles lois pour faire observer la première.

C’est ce que l’on remarque dans l’histoire du célibat des prêtres. Quand le célibat n’était qu’un conseil dans le christianisme, il était suivi sans effort et sans scandale ; quand il devint une obligation expresse pour un certain ordre de citoyens, il fallut chaque jour de nouvelles lois pour réduire les hommes à l’observation du principe ; chaque jour aussi sa violation donna lieu au désordre et au scandale ; le législateur se fatigue et surtout fatigua la société pour faire exécuter aux ecclésiastiques par précepte et par force une pratique que ceux qui aiment la perfection ou sont doués d’une vertu supérieure auraient suivie d’eux-mêmes comme conseil.

Je n’entreprendrai donc pas de démontrer de nouveau des vérités reconnues par tous les esprits de bonne foi et sincèrement attachés au bonheur de leur pays ; mais je veux dérouler aux yeux de tous le tableau des souffrances auxquelles sont voués les malheureux esclaves de l’ambitieuse Rome ; je veux essayer de faire connaître cette lutte continuelle de désirs sans cesse étouffés et sans cesse renaissans ; je veux signaler à la raison publique ce déplorable aveuglement de la conduite des prêtres, qui use, flétrit, dégrade leur existence, les condamne aux souffrances les plus cruelles s’ils résistent, ou à l’opprobre et au mépris si, cédant aux besoins impérieux de la nature, ils oublient un seul instant les téméraires serments faits aux pieds des autels.

L’anecdote de laquelle roule ce récit est véritable ; les souffrances morales et les douleurs du corps, les craintes et les espérances, les désirs et les illusions des sens, les tourmens de l’amour et cette rapide ivresse du bonheur suivie des remords et du désespoir, ne sont point le fruit de mon imagination ; un prêtre les éprouva, un prêtre y succomba, et plus d’un dans l’amertume de son cœur y reconnaîtra ses propres sensations. Car, j’en appelle à la conscience intime de tous les ecclésiastiques, en est-il un seul qui n’ait une fois dans sa vie ressenti le désir d’être homme ? En est-il un seul qui n’ait été poursuivi de l’inutile regret de ses vœux imprudens, qui n’ait nourri une criminelle pensée, conçue dans le secret du confessionnal, fortifiée dans le silence des nuits solitaires ?

S’il en est un, qu’il se nomme, et je le proclame fou, malade ou imposteur.

Les circonstances qui m’ont initié aux secrets de ces cruels tourmens, heureusement inconnus aux autres hommes, furent le résultat du hasard.

En 1827, me rendant de Marseille à Lyon, je m’écartai de la grande route pour visiter, dans le département de la Drôme, le couvent des trappistes d’Aiguebelle. Sur le point de quitter cet asile du
fanatisme et des remords, je fus accosté par l’un des pères ; il place son doigt sur ses lèvres, et, jetant autour de lui un regard inquiet, il me remet un rouleau de papiers : « Prenez, me dit-il, lisez et publiez ; puisse mon triste exemple en sauver au moins un ! «

A peine revenu de mon étonnement, je voulus répondre ; mais déjà le père a disparu, et je restai seul tenant entre mes mains le manuscrit du prêtre.

Ca manuscrit, confident secret des tourmens et des malheurs d’un homme né vertueux, était surchargé de ratures et écrit avec tout le désordre de son âme : je l’ai lu et j’ai pleuré.

Fidèle à la dernière prière d’un infortuné, je livre au public les aveux de sa faute et de ses remords ; heureux si je communique à mes lecteurs une partie de mon indignation contre un règlement de discipline absurde, un abus de pouvoir barbare et tyrannique.

Au nom de la raison et de l’humanité, je réclame l’abolition du célibat forcé des prêtres dans l’intérêt de l’état, dans l’intérêt de l’église romaine et enfin dans l’intérêt des ministres de la religion.

A l’état vous rendrez des pères de famille donnant l’exemple des vertus, en même temps qu’ils les recommandent dans leurs discours ; vous affranchirez la France du joug de Rome ; vous rattacherez enfin à sa patrie une classe nombreuse de citoyens liés plus intimement à la chose publique et ne servant plus l’ambition d’une puissance étrangère.

Dans l’intérêt de la religion : vous enlevez aux ennemis du catholicisme un prétexte d’attaques et de calomnies ; vous tarissez une source déplorable de fautes, de scandales et d’erreurs ; désormais l’amour de la religion ne serait plus affaibli dans le cœur des paysans de nos campagne par la vue des faiblesses ou des souffrances de leurs pasteurs ; désormais les habitans de nos villes conserveraient entier le respect dû à des ecclésiastiques dont la conduite privée ne serait plus en opposition avec les préceptes de vertu et de morale qu’ils répandent du haut de la chaire ; désormais enfin l’église n’aurait plus à rougir de ses ministres, et nos cours d’assises ne retentiraient plus des noms trop fameux des Contrefattos, des Mingrat et des Frilay.

Dans l’intérêt général des prêtres : et en effet, avec les institutions pour lesquelles la France vient de verser son sang, avec une véritable liberté des cultes, avec leur égalité aux yeux de la loi et de l’opinion, que devient le clergé catholique ?

Dépouillé du prestige dont les environnaient naguère encore la superstition et l’ignorance des peuples, privés de l’injuste appui d’un gouvernement théocratique, les prêtres de la communion romaine, isolés dans la grande nation, n’ayant ni liens ni affections qui les attachent à la mère-patrie, vont être désormais au milieu de la France comme des parias voués à la haine des uns, au mépris des autres et à l’indifférence du plus grand nombre.

Qu’ils se marient ; et si, comme prêtres ils sont trop souvent privés de la considération publique, si comme prêtres ils restent étrangers aux devoirs domestiques ; comme citoyens, comme pères, comme époux, ils connaîtront les douceurs de la vie privée ; ils auront des affections permises, des liens qu’ils pourront avouer, des intérêts qu’ils seront en droit de défendre.

Prêtres, ils feront partie de cette milice sacrée chargée de soutenir sur la terre les droits du ciel, et appartiendront encore à leur souverain spirituel ; citoyens et français, ils seront dévoués à leur patrie, ils reconnaîtront les lois qui régissent leurs frères, qui assurent leur bonheur et garantissent leur existence et leurs propriétés.

Ainsi par un heureux équilibre, le clergé cessera d’être en état d’hostilité contre le pays qui le nourrit, contre le gouvernement qui le protège, contre les institutions qu’il jura de respecter. Ainsi il pourra concilier les droits de la nature et les devoirs de la religion, et observer en toute liberté les conseils de Saint-Paul aux Corinthiens.

Voilà une faible partie des avantages d’une réforme dont tout en France fait une loi et dont deux siècles d’expérience dans la moitié de l’Europe ont prouvé l’importance et l’utilité.

Il appartient au gouvernement véritablement constitutionnel de l’établir le plus promptement possible, autant pour le maintien du repos public que pour la complète sécurité de tous les droits et de tous les intérêts.

Puisse ma voix être entendue ! Puisse mes souhaits être exaucés, et nul en France être désormais exposé aux combats et aux souffrances que je vais essayer de décrire. »

Le soutien implicite de Louis à ce texte confirme les propos de son frère Frédéric selon lesquels sa religion sentait le soufre.

L'édition Ambroise Vollard - 1904



Edition Vollard 1904 avec illustrations d'Armand Seguin.





















Les rochers de Chèvremorte



Les rochers de Chèvremorte sont évoqués à plusieurs reprises par Louis Bertrand, notamment dans la première préface de « Gaspard de la Nuit » ( « Que de fois j’ai hurlé de la corne sur les rocs perpendiculaires de Chèvremorte, la diligence gravissant péniblement le chemin de trois cents pieds au dessous de mon trône de brouillards » ) et dans le poème éponyme que Sainte-Beuve cite comme exemple de « pages de nature et de sentiment ». H. H. Poggenburg dans une notule indique qu’elle voit ce poème « comme l’expression d’une crise morale n’ayant pas ses sources dans une déception amoureuse« , que Bertrand « a voulu donner l’impression d’une expérience vécue, mais que son désert n’est pas la mimésis d’une réalité naturelle ». Plus loin, elle ajoute : « Le nom de Chèvremorte parait a plusieurs reprises sous le plume de B. et le lieu n’est pas toujours désertique. Dans le pré-texte d «Octobre », il s’agit de « prés semés de marguerites ». Dans le texte préfatoire de GN, on entend le poète qui hurle de la corne « sur les rochers perpendiculaires de Chèvre morte ». Ce n’est pas, en tout cas la réalité de ce lieu qui intéresse B Chèvremorte, même à son époque, n’était ni un site très sauvage ni un site très surélevé : sur la route de Plombières, il y avait une longue falaise ondulée avec des franges de rochers ; B. pouvait voir passer à une cinquantaine de mètre au-dessous de lui la diligence. Pour B. comme pour le lecteur d’aujourd’hui, le titre avait sans doute de multiples résonances. Toutefois le titre suggère que les « rochers » et l’ »abîme » étaient plus présents à l’esprit du poète que le nom du lieu, qu’il a changé dans le manuscrit de GN . » ( « Plombières » est rayé sur le manuscrit et remplacé par « Chèvremorte » ).

L’expression poétique est certes primordiale mais le site n’en est pas moins remarquable tant du point de vue de la géographie que de l'histoire locales. Le voici de nos jours en suite d'une gravure d’époque.




( le moulin de Chèvremorte est visible en contrebas du "For aux fées" ; le toponyme viendrait du fait qu'on y pouvait passer la rivière d'Ouche à gué ou encore " à la chèvremorte", c'est à dire en portant un fardeau sur le dos. )




( le grenadier du pont de l'Alma - frère du zouave - transplanté il y a quelques années, donne un aperçu de la hauteur de la barre rocheuse )



( la faille de carrière,sur la droite, est celle de la "Combe aux Fées", théâtre de l'affaire PRINCE ( découverte du cadavre du conseiller Albert PRINCE le 24 février 1934)



( le "lac Kir" du nom du maire de Dijon, Félix KIR, a remplacé les méandres de l'Ouche en fin des années 1960 )



( le village de Plombières qui a donné son premier titre au poème )

Sur le plan historique, Eugène Fyot en dit ceci :

" Avant donc que les ingénieurs eussent fait sauter les rocs gênants pour leur tunnel, la muraille de pierre qui domine encore la route pointait vers le ciel, à vingt mètres du sol, son sommet hardi. Dans ses flancs s'ouvraient des excavations formant de véritables chambres souterraines, où des ressauts de pierre offraient, sur leurs parois, des banquettes de repos. Ces ingénieux réduits étaient l'oeuvre des eaux, mais l'imagination de nos pères les peupla de mystères.

Les plus vieilles traditions locales, signalées par Legouz Gerland, voulaient que les druidesses de la région en eussent fait leur retraite. Elles venaient, disait-on, près de Talant pour rendre des oracles. Mais le moyen âge eut tôt fait de transformer les druidesses en fées, et il ne manqué point de témoins sincères qui virent au clair de lune les blanches théories de dames entrer silencieusement dans les grottes du rocher. Ce rocher, on le désigna bientôt sous la dénomination patoise de For es fées qu'on écrivit plus tard abussivement "fort aux fées". Nous disons abusivement, car le mot patois "fort" fut plus généralement interprété comme venant de forum, lieu d'assemblée, tandis que certains étymologistes lui donnent simplement la signification de four à cuire la pâte, dont la forme se retrouve dans les grottes et les cavernes. (.../...)

Au surplus, chacun sait que les fées, très soigneuses en général de leur personne, sauf les fées grognon, fréquentaient les rivières et les sources. Sous leur for coulaient bien deux filets d'eau qui s'en allaient dans l'Ouche, mais les filets étaient trop minces et l'Ouche trop en contrebas. Aussi les fées, pour se baigner, préféraient-elles gagner la fontaine qui sort à mi-côte au midi de la montagne de Talant. Ce qu'elles faisaient, comme bien on pense, pendant la nuit fort discrètement, et nul ne put jamais les surprendre. En tout cas la chose n'est pas douteuse, puisque la fontaine s'appelle toujours en témoignage, la Fontaine aux fées.






Puis, ces dames, en veine de balade poussaient une pointe jusqu'à la Roche Fendue qui s'appelle encore Roche à la Bique, sorte de menhir naturel situé sur le versant du coteau de la combe Valton, près de Bonvaux. Cette roche haute de 3 mètres sur un de large, est percée dans son milieu. Elle devint plus tard, dit la tradition un lieu de sabbat pour les sorcières du moyen âge, et servit de rendez-vous aux carbonari de la Restauration.

Mais n'oublions pas le For aux fées. Ses hantises fantastiques s'étaient bizarrement corsées d'une tradition religieuse, et les savants prétendent qu'au temps de la domination romaine, on avait élevé, au pied de la roche, un temple consacré à la divinité de la source (.../...)...tout à côté de cette source...s'éleva au moyen âge un oratoire consacré à Notre Dame de la Roche. La Tibériade nous le montre placé au pied du rocher sur le bord du chemin. On dirait un petit temple grec au fronton surbaissé.


Et non contents de protester contre le paganisme antérieur, nos pères, poussés peut-être par la frayeur secrète des traditions fantastiques persistantes avaient multiplié tout à l'entour des signes de dévotion soigneusement reproduits par le peintre. Au-dessous de l'oratoire, une niche creusée dans le roc est pourvue d'une madone et sur le sommet se voit un calvaire monumental dont la croix centrale parait vide mais ornée seulement du chrisme. Des larrons semblent attachés aux croix latérales et une clôture entoure le tout. Au pied du calvaire, un Dieu de pitié, et plus près de Chèvre-Morte, encore un pic surmonté d'une croix. Presque au-dessous, une image enchâssée dans le roc laisse subsister le doute. Etait-elle sainte, Vénus ou Fée ? La question n'est pas facile à résoudre. (.../...)

Au XVIII° siècle (.../...) pour que rien ne manquât à la poésie religieuse qui s'attachait à la Roche, un ermite vivait dans la grotte des fées, à proximité de la chapelle. Il priait, recueillait parfois les voyageurs et recevait les visites de son confrère, l'ermite de Bruan. (.../...)

Quant à l'oratoire, s'il échappa à la fureur des révolutionnaires, c'est que la famille Jacquin l'avait dissimulé en l'entourant de décombres et de planches. Il subsista plus d'un demi-siècle encore ; puis vint ce grand destructeur utilitaire devant qui on s'incline sans murmurer, le chemin de fer. Il fallut percer le rocher, l'émonder de toutes parts, murer les grottes, et la chapelle disparut."

On voit donc que les lieux étaient chargés de symboles fantastiques ou religieux, de souvenirs divers, toujours présents malgré la pression actuelle de la ville. Enfin, on pourra noter, d'une part, que la diligence ne pouvait peiner à Chèvremorte, la route, suivant les méandres de l'Ouche, étant plate et, de ce fait, non encore utilisée par la ligne en raison des risques d'inondation. Le relevé du parcours d'époque, effectué par Cargill Sprietsma, a été confirmé par Victor Hugo dans " Choses vues" 1839 - Midi de la France et Bourgogne. D'autre part, que si Louis Bertrand n'était pas renommé pour "hurler de la corne", son frère Frédéric était célèbre à Dijon pour toujours se promener cor de chasse en bandoulière. J'entends indiquer par ces remarques complémentaires que, comme souvent, le tableau brossé par Louis Bertrand est fait de touches juxtaposées inspirées tant par le réel que l'imaginaire sans qu'il soit possible de tout à fait les distinguer.

Les cinq doigts de la main


Le poème intitulé " Les cinq doigts de la main " peut être rapproché des rengaines qui, à l'époque de Louis Bertrand, apprenaient à l'enfant les différentes parties de son corps et d'abord sa main. Henri Vincenot en donne deux versions dans " La vie quotidienne des Paysans Bourguignons au temps de Lamartine " :


Le père que vai au bôs
Lai mère que cueupe lai soupe
Lai seurvante que lai trempe
L'commis de louée que lai mège
A peu en y ai pu ren
Po le ch'tit guinguin.

Le père qui va à la forêt ( le pouce )
La mère qui coupe la soupe ( l'index )
La servante qui la trempe ( le majeur )
Le commis qui la mange ( l'annulaire )
Et puis il n'y a plus rien
Pour le petit auriculaire.

***


Eul' boeu,
Lai vaiche
C'tu qu'lai détaiche
C'tu qu'lai meune en champs,
A peu le ch'tit boudi
Que s'en vai brâment !

Le boeuf ( le pouce )
La vache ( l'index )
Celui qui la détache ( le majeur )
Celui qui la mène au champ ( l'annulaire )
Et le petit boudi ( et le petit auriculaire )
Qui s'en va tranquillement
.

Maisons de torchis à pignons pointus ou à façades barrées de croix de Saint-André


"J'eus bientôt déblayé le Dijon des 14° et 15° siècles (.../...) avec ses maisons de torchis, à pignons pointus, à façades barrées de croix se Saint-André..."












( Une scène de "Cyrano de Bergerac " de Jean-Paul Rappeneau a été tournée sur le banc de la maison Millière )



Le bastion Bazire



Au second paragraphe de la première préface de "Gaspard de la Nuit", Louis écrit : " J'étais un jour assis à l'écart dans le jardin de l'Arquebuse, - ainsi nommé de l'arme qui, autrefois, y signala si souvent l'adresse des chevaliers du papegai. Immobile sur un banc, on eut pu me comparer à la statue du bastion Bazire. Ce chef-d'oeuvre du figuriste Sévallée et du peintre Guillot représentant un abbé assis et lisant. Rien ne manquait à son costume. De loin, on le prenait pour un personnage ; de près on voyait que c'était un plâtre."

Henri Chabeuf, dans "Louis Bertrand et le Romantisme à Dijon" précise :

"Louis aimait aussi à se promener sur les remparts du vieux Dijon "autour duquel courait un branle de dix huit tours, de huit portes et de "quatre poternes ou portelles nous ne le chicanerons pas sur son effectif ; refaits pièce à pièce, mais toujours sur les racines de l'enceinte ducale, les remparts n'étaient plus, depuis la conquête de la Franche-Comté, qu'une promenade. Louis a parlé des portes Saint-Nicolas et Saint-Pierre pratiquées dans des bations devenus des jardins en terrasses ; au bastion Saint Pierre ou Basire, on voyait une de ces statues de plâtre peint qui faisaient la joie de nos pères ; celle-ci, " chef-d'oeuvre du figuriste Sévallée et du peintre Guillot," représentait un abbé assis et lisant. Depuis longtemps les anciennes tours étaient chargées de maisons, enfin de la verdure des fossés transformés en jardins, émergeaient les demi-lunes dépouillées de leurs revêtements à bossages et toutes plantées d'arbres fruitiers qui au printemps faisaient fête à la ville d'une couronne embaumée et blanche ; au delà les chemins couverts étendaient en zizzag leurs doubles files d'arbres.

Dans ses notules, il ajoute les éléments suivants :

" L'enceinte de Dijon, commencée après l'incendie de 1137, a englobé alors les faubourgs et paroisses jusqu'alors extérieurs au castrum gallo-romain, elle n'a été achevée qu'au XIV° siècle, et a presque entièrement disparu depuis une vingtaine d'années. Nicolas-Guillaume Basire, né sur la paroisse Saint-Jean, le 9 décembre 1759, de Guillaume Basire et de Pierette Michelet, était le frère aîné du conventionnel Claude Basire, né le 15 mai 1764. Il fut d'abord comme celui-ci, commis dans le bureau des Elus, puis receveut du District pendant la Révolution. Il mourut au bation de la porte Saint-Pierre " ( acquis par la famille) "le 30 novembre 1823.../...Différents projets avaient été étudiés dès 1822 pour rectifier et élargir le passage" ( de la porte Saint-Pierre) ; enfin le bastion tout entier fut acquis des héritiers Basire par actes des 12 août 1824 et 4 octobre 1825 pour le prix de 32,000 et déblayé aussitôt, la tour étant entièrement dérasée dès 1826. Le 26 septembre 1838 on posa la première pierre des maisons actuelles..."

Clément-Louis Sévallé était un italien, fils d'un chirurgien de Moncrivelli, près Verceil, où il était né le 14 novembre 1777 ; il avait ouvert à Dijon, rue Saumaise, un atelier de moulage, qu'il transporta plus tard rue du Change, aujourd'hui des Forges. Le 25 brumaire an XI - 16 novembre 1802 - il épousa Reine Mazoyer, perdit une fille en 1825, et dut quitter Dijon, car on ne retrouve plus sa trace dans les registres de l'état-civil. C'était un de ces demi-artistes faciles et adroits comme l'Italie en a fourni de tout temps à la France et à l'Europe. Il eût un fils qui fut compromis en juin 1848 dans une affaire de drapeau séditieux et acquitté.

Guillot était un peintre de la rue du Lacet, aujourd'hui François Rude."

Le bastion étant déblayé, le voici aujourd'hui :












Eaux-Fortes - Paul Verlaine


Verlaine n'a pas cité Louis Bertrand parmi ses "Poètes maudits", mais ne l'a-t-il pas salué, à sa manière, par ses "Eaux-Fortes", certes dédiées à François Coppée ( auteur, entre autres, d'un conte prenant pour sujet la découverte d'un exemplaire de "Gaspard de la Nuit" par un bibliophile ), mais bien " dans l'idée de " ? En voici deux exemples que l'on peut rapprocher notamment du "Clair de Lune" ( "Le chien avait enfilé une venelle, devant les pertuisanes du guet enrouillé par la pluie et morfondu par la bise " ).



CROQUIS PARISIEN


La lune plaquait ses teintes de zinc
Par angles obtus.
Des bouts de fumée en forme de cinq
Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.

Le ciel était gris. La bise pleurait
Ainsi qu'un basson.
Au loin, un matou frileux et discret
Miaulait d'étrange et grêle façon.

Moi, j'allais, rêvant du divin Platon
Et de Phidias,
Et de Salamine et de Marathon,
Sous l'oeil clignotant des bleus becs de gaz."



EFFET DE NUIT


La nuit. La pluie. Un ciel blafard que déchiquette
De flèches et de tours à jour la silhouette
D'une ville gothique éteinte au lointain gris.
La plaine. Un gibet plein de pendus rabougris
Secoués par le bec avide des corneilles
Et dansant dans l'air noir des gigues nonpareilles,
Tandis que leurs pieds sont la pâture des loups.
Quelques buissons d'épine épars, et quelques houx
Dressant l'horreur de leur feuillage à droite, à gauche,
Sur le fuligineux fouillis d'un fond d'ébauche.
Et puis, autour de trois livides prisonniers
Qui vont pieds nus, un gros de hauts pertuisaniers
En marche, et leurs fers droits, comme des fers de herse,
Luisent à contre-sens des lances de l'averse.

Edition du "Mercure de France" - 1895.


Première édition du "Mercure de France" - Réimpression de l'édition d'Angers de 1842 - 250 pages - Pas d'illustrations. Trois cents exemplaires.