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" Moult me tarde "



"Moult me tarde", devise de Philippe le Hardi, est donnée par certains comme l'origine du mot moutarde ("Cette devise est l'étymologie du mot moutarde parce que les vinaigriers de Dijon, très renommés pour la préparation de cette substance, plaçaient sur les pots les armoiries de leur duc avec sa devise " - Just Jean E Roy - "Histoire de la Chevalerie). Plus vraisemblable est  cette racine dans les latins "Mustum" (moût) et "Ardens" (ardent), la prime moutarde étant mélange de vin aigre tiré du moût de raisin et de graines de sénevé broyées. Le mot, au demeurant, figure dans des textes antérieurs à l'avènement ducal du premier Valois-Bourgogne ( ex : Cartulaire d'Igny - 1323 - Gilles dit moustardier.).






Il en va autrement de l'appellation singulière "moutarde de Dijon" dont on peut trouver la source dans les "Equivoques" du dijonnais pur jus qu'est Etienne Tabourot des Accords (1547-1590) ICI ( vues 87/88 page 30 des "Equivoques françois" ) et le liant du calembour de François Rabelais ICI ( "Et un pot à moustarde, que c'est mon cœur à qui moult tarde" -Gargantua - 1534 - page 30 )






On retrouvera idem bon mot dans ce que les jésuites dijonnais appelaient une "énigme en tableau", ainsi rapportée dans son glossaire des "Noëls bourguignons" de Gui Barozai par Bernard de la Monnoye (1641-1728) ICI (page 333 - moutade) : " Multum tardat divio rixam" laquelle pouvait se lire comme un appel à la sédition ( il tarde a Dijon de se battre ) mais signifiant : multum/moult - tardat/tarde - divio/Dijon - rixam/noise = moutarde dijonnoise.



Bruges ( Brugge )



Bruges (étymologiquement ponton, jetée, quai), comptoir hanséatique des mers boréales, miroirs du "Sanglier" puis de l "Ourse" - ICI - a toujours, par nature, recelé les ferments de révoltes contre l'ordre aristocratique traditionnel. L'argent abondant du négoce drapier, soumis aux privilèges institutionnels de la seule naissance, ne pouvait que réclamer justice et, selon  fortune du temps ou du seigneur, arracher les franchises et racheter ses défaites.






"Les Flamands", chronique éminemment politique, les symbolise toutes comme le monument à Pieter de Coninck et Jan Breydel - ICI - sur la place du "Markt", face au très robuste beffroi carillonnant et à l'élégant hôtel régional :










On y perçoit néanmoins, les traces d' évènements survenus sous Philippe le Hardi en 1382 (" Les gens de Bruges s'épouvantèrent, prirent la fuite, laissèrent là leurs armes, se dispersèrent. Jamais on ne vit d'aussi lâches combattants après avoir été si présomptueux. Les chevaliers ne purent pas même essayer de les rallier, ni s'opposer à l'ennemi ; ils furent entrainés par la déroute. Le comte de Flandre lui-même fut abattu de son cheval et tiré à grand peine de la presse et du péril. Une peur panique avait gagné tout le monde ; on s'enfuyait à qui mieux mieux ; le fils n'attendait pas le père, ni le père le fils") et celles de la soumission de la cité à Philippe le Bon en 1438 (" Le duc de Bourgogne consentit à les admettre en sa présence ; ils se mirent à genoux, et entendirent dans cette humble attitude la lecture de tous les crimes de leurs concitoyens. Ils crièrent  : " Merci, merci aux gens de votre ville de Bruges !" et se trainèrent ainsi jusqu'aux pieds de leur seigneur. " [.../... ] " La ville de Bruges paiera deux cent mille rixdalles d'or à son seigneur.")( "Histoire des Ducs de Bourgogne de la Maison de Valois" - Prosper de Barante - ICI ).




Hôtel de Ville


S'y trouve aussi la dénonciation de la collusion du pouvoir et de l'argent car, somme toute, si l'on menace paternellement le bourgeois, on ne "branche", pour la montre, que les chefs des gardiens de son ordre ; on ne brûle que le faubourg qu'il n'habite pas ; on efface des bannières le seul symbole populaire de la liberté sauvage. Il n'y a pas là, n'en déplaise à André Breton, surréalisme dans le passé.



Charles le Téméraire (Karel de Stoute)



Né le 10/11 novembre 1433 à Dijon, Charles le Téméraire ( Karel le Stoute en Flandre ), évoqué à plusieurs reprises par Louis dans son livre liminaire ( " Hélas, on voit bien que le duc Charles et sa chevalerie partis, - il y aura bientôt quatre siècles, pour la bataille, n'en sont pas revenus. " ) a tout entier été éduqué dans les Flandres par le sire d'Auxy et Jacques de Lalaing. Comme son père, Philippe le Bon, il viendra peu dans sa ville-capitale déterminé qu'il était par des rêves glorieux contraires à ceux de l " universelle aragne " ( Louis XI ).






Achevé le 5 janvier 1477, sous Nancy, par le châtelain de la Tour du Mont, gentilhomme de Saint-Dié (?), il sera inhumé en grande pompe dans un caveau de la collégiale Saint- Georges de Nancy. En 1550, son corps (?) sera transféré à l'église Notre-Dame de Bruges (Brugge) sur demande de Charles Quint, où il demeure depuis, près du tombeau de sa fille, Marie de Bourgogne, et du cœur de son petit-fils, Philippe le Beau.










Mot de passe



« Dame de Bretagne et Saint-Aubin du Cormier » : bien étrange sésame pour la poterne du Louvre. Il rappelle certes la bataille de Saint-Aubin du Cormier (28 juillet 1488) donnant les clés de la Bretagne  et Anne de Bretagne au Roi de France, au terme de la « guerre folle », mais pourquoi cette bataille-ci plutôt qu’une autre ? Parce que le général vainqueur à la tête des troupes royales ( il  fera prisonnier le Duc d’Orléans, futur Louis XII ) n’est autre que Louis II de la Trémoille (Trémouille ou Trimouille - 1460 -1525), nommé Gouverneur de Bourgogne par le roi Louis XII ( ce qui lui fera dire la célèbre phrase : « un roi de France n’est pas fait pour venger les querelles du duc d’Orléans » ), lequel gouverneur sauvera Dijon, par ses très habiles mais coûteuses négociations, lors du siège de la ville par les troupes suisses et impériales (allemandes et franc-comtoises) du 8 au 13 septembre 1513.



Louis II de la Trémoille



Cîteaux



De Cîteaux ( ICI),  abbaye fondée en 1098 (autour du 20 mars) par Robert de Molesme sur des terrains boisés et marécageux ( Cîteaux vient de cistel(le)  = jonc) donnés par le vicomte Raynard, son cousin,  il ne reste quasi rien. Plus de basilique abritant, entre autres, les sépultures de soixante ducs et duchesses de Bourgogne de la première race - de Eudes I à Philippe de Rouvres - (Capétiens), plus de déambulatoires ombreux, plus de scriptoriums hantés de présences laborieuses, plus de manuscrits magnifiquement enluminés ( 7 à 800 selon Courtépée dont 312 maintenant à Dijon ), mais la trace affligeante d'un immense crime contre la culture et l'histoire. Ne subsistent aujourd’hui qu’une partie de la bibliothèque ( les murs - 4 418 volumes ont été enlevés le 3 mai et 1 018 le 6  mai 1791 ) et le noviciat (mauvais état). L'ensemble, immobilier et mobilier, a en effet été vendu comme bien national courant 1791 puis démantelé et dispersé. Les derniers moines eux-mêmes quitteront les lieux le 10 mai 1791 pour n’y revenir que le 10 octobre 1898.



Basilique et bibliothèque (dessin de Martelange)


la bibliothèque ( à gauche, une extension du XIX°)






Citeaux en 1719 ( en bas, à gauche, le noviciat)




le noviciat (aujourd'hui)




un pignon du noviciat


En évoquant Cîteaux en ces termes  : " Une brume grisâtre lui dérobe au loin l'abbaye de Cîteaux qui baigne ses bois dans les marécages", Louis exprime non seulement une réalité physique mais aussi sa tristesse devant cette brume de cendres levée par les terribles excès révolutionnaires. On ne peut que s'en désoler avec lui.



Un des étangs des Moines



De qui s'agit-il ?



"Il n’y a chez lui rien de moderne, et croire à une imitation, à un pastiche gothique, ce serait se tromper grandement. Il y a transposition d’époque, dépaysement d’âme, anachronisme ; voilà tout. Ces retours inexpliqués d’anciens motifs causent de piquantes surprises et font une rapide réputation d’originalité aux artistes que leur tempérament y porte.

Il avait l’air d’un de ces longs anges thuriféraires ou joueurs de sambucque qui habitent les pignons des cathédrales, et qui seraient descendus par la ville au milieu des bourgeois affairés, tout en gardant son nimbe plaqué derrière la tête en guise de chapeau, mais sans avoir le moindre soupçon qu’il n’est pas naturel de porter son auréole dans la rue.

On aurait eu dit que du haut de son pinacle gothique, X... , dominait la ville actuelle, planant sur l’océan des toits, regardant tournoyer les fumées bleuâtres, apercevant les places comme des damiers, les rues comme des traits de scie dans des bancs de pierre, les passants comme des fourmis ; mais tout cela confusément à travers l’estompe des brumes, tandis que de son observatoire aérien, il voyait en première loge et avec tous leurs détails, les roses de vitraux, les clochetons hérissés de crosses, les rois, les patriarches, les prophètes, les saints, les anges de tous les ordres, toute l’armée monstrueuse des démons ou des chimères, onglée, écaillée, dentue, hideusement ailée, guivres, tarasques, gargouilles, têtes d’âne, museaux de singe, toute la bestiaire étrange du moyen-âge.

A ses premiers essais, X..., dessinait comme avec des plombs de vitrail et semblait colorier avec une palette de peintre verrier. Pour obtenir des tons plus intenses, il employait des verres teints dans la masse. On peut y appliquer ce qu’un des amis de Joseph Delorme disait de certaines petites ballades de Victor Hugo, la chasse du Margrave, le Pas d’arme du roi Jean, que ce sont des vitraux gothiques."

S'agit-il de Louis Bertrand ? Non, mais de Célestin Nanteuil ainsi portrait dans son " Histoire du Romantisme" par Théophile Gautier. Sa conclusion : "Il continue son rêve du passé à Dijon ou il est directeur de l’école de dessin et où il peut continuer de contempler tout à son aise la flèche merveilleuse de la cathédrale et le donjon du Palais des Ducs en répétant avec « Gaspard de la Nuit » : « Gothique donjon…Et flèche gothique...Dans un ciel d'optique...Là-bas, c'est Dijon... ». Dijon est hospitalier aux peintres romantiques. Louis Boulanger... s'y éteint dans la pénombre de l'école qu'il dirigeait, et Célestin Nanteuil y profite de son loisir pour travailler."

Ce qui montre, malgré le peu d'appétence de Gautier pour les "fantaisies mignonnes" de Louis Bertrand, qu'il les avait néanmoins bien en tête.




Célestin Nanteuil (Célestin-François Nanteuil-Lebœuf - 1813-1873), peintre, graveur, illustrateur, proche de Victor Hugo et de Gérard de Nerval, a été nommé, en 1848, directeur de l’Académie puis du Musée des beaux-arts de Dijon.

Baudelaire



On sait ce que « Gaspard de la Nuit » doit à Baudelaire. Ses lettres à Houssaye (1861) marquèrent « l’heure où le jour chassa le crépuscule » ( « J’ai une petite confession à vous faire. C’est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux « Gaspard de la Nuit d’Aloysius Bertrand… que l‘idée m‘est venue de tenter quelque chose d‘analogue… » - « … mais j’ai bien vite senti que je ne pouvais pas persévérer dans ce pastiche et que l’œuvre était inimitable.»).

On sait, par son ami Prarond, sa lecture de « Gaspard de la Nuit » dès 1842 : « Je dois noter…l’impression que firent sur lui, dès qu’elles parurent, les « Fantaisies » d’Aloysius Bertrand. Il en garda la marque, et c’est à cette estime particulière, dont hérita plus tard Asselineau, que « Gaspard de la Nuit » doit son édition de Paris-Bruxelles, 1868. ».

Mais on ne sait toujours pas la raison de sa présence à Dijon fin 1849 début 1850. Fuite devant de pressants créanciers ? Journalisme ? Ses lettres de décembre et des 10 et 12 janvier adressées de la capitale des Ducs à son conseil judiciaire, Maître Ancelle, notaire à Paris, n’en disent rien, pas plus que les journaux dijonnais contemporains.

Peut-être est-il tout simplement venu saluer la cité nourricière de son modèle comme par la suite Yvan Tourguéniev, père du poème en prose russe, du 9 au 14 mars 1857 ( avec Léon Tolstoï ).



Découvertes



Quel plaisir pour l'amateur de découvrir aux Archives de la Ville de Dijon des documents originaux signés des mains de Louis et de sa mère. Bien sûr, rien de très nouveau puisqu'il s'agit des talons des passeports  intérieurs à lui délivrés par la Commune de Dijon à l'occasion de ses voyages à Paris. Ils permettent néanmoins de relever certaines informations :

Sur le premier, délivré le 3 novembre 1828 sous le numéro 1068 (Archives de la Ville de Dijon - cote 2 I 122), Louis est enregistré sous les prénoms de Jacques, Ludovic ; il mesure un mètre soixante quinze ( cinq pieds quatre pouces), a les cheveux châtains, le front étroit, les yeux gris, la bouche moyenne, le visage ovale et le teint blanc.








Sur le second, délivré le 31 décembre 1832 sous le numéro 70 ( Archives de la Ville de Dijon - cote 2 I 124 ), il mesure une mètre soixante dix ( cinq pieds trois pouces), a les cheveux châtains, le front ordinaire, les yeux bruns, le nez grand, la bouche moyenne, le visage ovale, le teint ordinaire. On note spécialement qu'il est enregistré sous les prénoms de Ludovic ( rayé ), Jacques, Alophius, Napoléon et qu'il est exempté de la classe 1828.




 La comparaison des deux permet d'observer que non seulement Louis, toujours étudiant, a perdu quasi autant de centimètres qu'il a pris d'années mais aussi qu'il utilisait officiellement dès 1832 le prénom d'Aloysius ( Alophius - orthographe du commis aux écritures), démentant ainsi l'affirmation de Cargill Sprietsma selon laquelle : " Nous sommes forcé de constater que Bertrand se servit rarement de ce nom. Nous ne le trouvons en effet que sur les registres de l'hôpital de la Pitié et au bas de quelques vers datés de 1840", les "Oeuvres Complètes" d'H. H. Poggenburg ( 18 septembre 1838 : " Il est porté sur les registres sous le nom de Bertrand, Jacques Aloysius ; c'est la première fois qu'on trouve ce nom sous lequel il sera désormais connu" ), et théories subséquentes. Quant à savoir si les initiales de signature des articles de presse ("JL") correspondent à " Jacques Louis" ou "Jacques Ludovic", la question est plus délicate. Inclinons  pour "Jacques Ludovic".


"Le Collège Royal"



Le Collège Royal, installé dans des dépendances de l' Hôtel Sainte-Anne, construit, à compter de 1633, au faubourg d'Ouche, près de l'hôpital, à l'initiative de Pierre Odebert, conseiller au Parlement de Bourgogne, et de sa femme Odette Maillard, pour y recevoir des orphelins,aura une existence relativement éphémère. Précédé du Lycée Impérial de garçons de 1804 à 1815, il redeviendra, en 1848, Lycée Impérial, sous Napoléon III, puis Lycée Républicain, avant de devenir en 1897, le Lycée de Jeunes Filles de Dijon qu'il restera jusqu'en 1967. Actuellement il est le Collège Marcelle Pardé,sis 18, rue Condorcet à Dijon. C'est là que Louis fera ses études de 1818 à 1826.





Sa réputation pédagogique était pour le moins contrastée, selon les époques et les classes  ( de la sixième à la rhétorique puis la philosophie) puisqu'au vu des rapports des inspecteurs académiques, on note : que : " le professeur de rhétorique, Couturier", qui enseigne de 1816 à 1821, "a un savoir médiocre et l'esprit éminemment faux". En 1821, "sa classe est la plus mauvaise" que l'on ait "jamais vue dans un collège royal depuis que l'Université existe". Celle de philosophie est dans un état identique, l'abbé Renaud  n'inspirant "aux élèves qu'un "grand dégoût pour la philosophie et pour sa personne". En 1824,  le proviseur, Gabriel Peignot, bibliophile renommé - plus impliqué dans sa passion que par l'administration de l' établissement - mentionnera toutefois que " depuis trois ans, il n'a vu sortir que des élèves nuls de sa classe ( philosophie ), et que le professeur de quatrième, Bizouard, est tout juste au niveau" de son auditoire. L'arrivée d'Amédée Daveluy, en 1821, relèvera très sensiblement le niveau de la classe de rhétorique.

L'enseignement, dans la fidélité monarchique et la foi religieuse, consistait essentiellement à l'apprentissage des langues française, latine et grecque avec, en complément, des cours de physique-chimie, histoire naturelle et mathématiques. En classe de philosophie, l'enseignement se faisait obligatoirement en latin. Les auteurs "modernes" n'étaient pas abordés. C'est ainsi qu'en juin 1821 le programme de la classe de quatrième - celle de Louis - était : " Les Métamorphoses" d'Ovide ; des "Eglogues" choisies de Virgile ; " Selectae e profanis" de Cicéron ; les fables "d'Esope".


 La discipline était rigoureuse, notamment pour les internes. On peut lire dans un "prospectus" basé sur le règlement : " Les élèves sont surveillés jour et nuit. Le jour, ils sont confiés à leurs maîtres d'études ou à leurs professeurs. Les maîtres d'études prennent avec les élèves leurs repas au réfectoire" - dans le plus grand silence tandis que l'un d'eux fait une lecture. " Les maîtres d'études couchent au dortoir commun. La nuit, un des domestiques est toujours de veille, et parcourt les dortoirs qui restent éclairés. Les dortoirs sont divisés en cellules où chaque élève à son lit ; chaque cellule grillée reste fermée depuis le coucher jusqu'au lever." Louis, heureusement externe, ne sera pas soumis à ce régime carcéral. Le port de l'uniforme - comme aux autres externes - lui sera même strictement interdit. Il se souviendra néanmoins de cet enfermement - notamment celui de son camarade Antoine Tenant de Latour pour lequel il bravera parfois les interdits en introduisant frauduleusement des publications - qu'il évoquera, entre autres, dans le conte intitulé "Voici le printemps " : "Malheureux le prisonnier qui ne respire l'air que dans l'étroit préau".







Parmi ses condisciples, on relève Henri Lacordaire ( cinq ans plus âgé) qu'il apercevra peut-être dans sa première année ; Antoine Tenant de Latour, poète et futur précepteur du Duc de Montpensier ; Auguste Petit, magistrat et son premier biographe ; Henri Darcy, ingénieur concepteur de la première adduction d'eau de la Ville de Dijon. Ces murs verront ensuite passer Gustave Bonickhausen (Eiffel) et le professeur Louis Pasteur. Enfin, pour la petite histoire, le Lycée de jeunes filles aura pour élèves : Edwige Cunati (Edwige Feuillère), Claude Jorré (Claude Jade) et Marlène Jobert.


P. S. : Pour d'autres renseignements voir : Colette Sadowsky, "Annales de Bourgogne" - Tome 32 - 1960


"Bénigne Joly"



Bénigne Joly né le 22 août 1644 à Dijon y décédera le 9 septembre 1694 des suites d'une "fièvre pourpre", vraisemblablement le typhus. Entre-temps, après des études en Sorbonne (Docteur en théologie), il sera  le "Vincent de Paul dijonnais", fondant une communauté de Nouvelles soeurs Hospitalières, encore actuellement efficace à la Maison des Fassoles de Talant. Surnommé "le père des pauvres", il se dévouera à la cause des filles perdues (création du "Bon Pasteur"), des malades et mourants, des prisonniers, condamnés à mort et forçats de passage. Il y consumera son temps, sa fortune, sa santé.



Benigne Joly



Quel rapport avec Louis Bertrand ? Les gueux, stropiats, bancroches, perclus, truands et assassins ; sa cour des Miracles, près l'Abbaye de Saint Etienne à Dijon (il y était chanoine) : la cour Saint Vincent. S'y réunissaient les Clopin Trouillefou et Pierre Gringoire locaux auxquels il dispensait soins et bontés. Mais aussi les "petits savoyards" qu'il assistera lors de son séjour parisien. Et enfin, cet extrait de sa 13 ème méditation ("Du mépris et de la vanité du monde") :



"Si nous pouvions monter en un lieu fort élevé duquel nous
 puissions contempler toute la terre sous nos pieds,

que de chutes, que de calamités
et que de misères nous verrions dans le monde,
que de nations détruites, que de royaumes renversés.

Nous verrions comme on tourmente les uns,
comme l'on fait mourir les autres,
comme les uns se noient et les autres sont menés en captivité.

Et enfin nous verrions
comme sont trompés ceux qui s'appuient sur la vie présente."




Ces trois petits indices concordants ne fondent  pas une certitude mais rendent plausible la rencontre de ces deux esprits idéalistes, Louis n'ayant pu au demeurant ignorer le "Vénérable" dijonnais.





Le château de Talant





"...un rayon de soleil lui montre, - plus rapprochés et plus distincts, - le château de Talant, dont les terrasses et les plates-formes se crénèlent dans la nue,.."







Construite en 1208, sous Eudes III, la forteresse de Talant, souvent gîte de Philippe le Hardi, sera démolie sur ordre d'Henri IV à dater du 19 juillet 1609. Sa situation lui valut la devise : "Qui voit Talant, n'est pas dedans".

Conspirateur ?



Louis Bertrand a-t-il participé, de près ou de loin, à une conspiration républicaine ou bonapartiste ? Faisait-il l’objet d’une surveillance policière ayant pu avoir des conséquences sur les péripéties de la publication de «Gaspard de la Nuit » ? La question, effleurée par Cargill Sprietsma dans son étude biographique, peut se poser.

On connait, bien entendu, ses charges journalistiques parues dans le « Patriote de la Côte d’Or » ; sa lettre à Trémont, préfet du département ( 27 avril 1831) : «  à bas les carlistes ! À bas le juste milieu ! » ; son allocution au député d’extrême-gauche Louis Marie de Lahaye, vicomte de Cormenin (3 août 1832) et sa lettre subséquente au gérant du « Spectateur » ( 6 août 1832) : «  Je ne craignais pourtant pas, tout prolétaire que je suis, d’être désavoué .../... La gloire de l’homme du peuple est d’être salué par les hommes du peuple. Entendez-vous autrement la popularité ? » ; son toast « A la moralisation du peuple par la presse » lors du banquet fédératif du 11 novembre 1832 (« ces jours ou le peuple sera roi ») ; sa proximité avec Philibert Hernoux, maire de Dijon et député d’opposition. On connaît moins l’impact de ses relations avec le comte Gustave de Damas, prétendant de sa mère, dont la vie aventureuse donnerait un fort volume. En voici quelques mots :

Claude Marie Gustave de Damas fils d’Abraham Claude Marie, comte de Damas, chevalier de Malte, et de Jeanne Louise Henrys d’Aubigny, né le 23 décembre 1788 (baptisé le 24 décembre 1788 à Saint-André) à Montbrison (Loire), descendant d’une des plus illustres familles aristocratiques du pays, placé à la Révolution, pour cause d’émigration,chez un père nourricier au château familial du Rousset, exfiltré par la suite en Valais suisse, puis - la famille étant rentrée sous le Consulat - nommé sous-lieutenant au 19ème Dragons le 14 décembre 1806 au sortir de l‘École Militaire de Fontainebleau (entré le 20 novembre 1805), participera aux campagnes de Prusse, Pologne et Allemagne. Grièvement blessé, il reprendra le service pour s’illustrer au passage de l’Esla (Espagne) et à Lugo (Portugal) où sa troupe de « cavaliers démontés » sera surnommée la « Légion Infernale ». A nouveau grièvement blessé, il sera réformé. Le 15 juin 1813, il sera rappelé et nommé lieutenant en second à la Garde d’Honneur de l’Impératrice Marie-Louise. Le 14 janvier 1814, l’Empereur lui confiera le commandement d’un corps de partisans à Lyon lequel sera le dernier à déposer les armes.Cette fidélité acharnée lui vaudra l'animosité de la Restauration. Il sera caché par Joseph Fieschi, futur auteur de l'attentat du boulevard du Temple dirigé contre Louis-Philippe le 28 juillet 1835. Aux « Cent jours », il rejoindra, contre toute attente, son cousin Roger de Damas, gouverneur militaire de Lyon, puis l’entourage de Louis XVIII à Gand (Belgique). Malgré ses puissants appuis familiaux, il ne réintégrera pas l’armée de la seconde Restauration mais sera nommé chef d’escadron en position de non-activité le 31 décembre 1816, et renvoyé à Montbrison (Loire) où il fera son Droit et complètera sa solde en exerçant les métiers de maître d’armes, professeur de dessin, jardinier fleuriste.



Gustave de Damas


En 1819, il épousera Alexandrine Gleysolles, dont il aura deux enfants : Oscar né le 19 janvier 1823 à Strasbourg ( Bas-Rhin)et Sidonie née à Chazelles (Jura) le 9 mars 1826 ( Alexandrine est décédée le 3 juillet 1826). L'évocation de ces enfants par le comte de Damas dans la correspondance adressée à Laure et Louis Bertrand du 15 octobre 1832 au 15 août 1833 montre la proximité des deux familles : «  Mes enfants parlent sans cesse de toute votre famille ; Melle Sidonie surtout regrette beaucoup la petite maman Isabelle et le méchant Ludovic, et la bonne Mme Bertrand ; elle vous envoie un baiser...". «  (Lettre datée de Lausanne le 14 novembre 1832). Or, il est avéré que Gustave de Damas, toujours suspect pour le pouvoir, a fait l’objet d’une surveillance policière dès 1823. Un ordre daté du 15 juillet 1826 signé du Préfet de Police est ainsi libellé : «  J’invite Monsieur Hinaux à donner des ordres pour que les démarches et les relations du Sieur Damas soient l’objet de la surveillance la plus stricte. ». Auparavant, une note avait déjà été adressée au même Préfet pour signaler un voyage de Gustave de Damas à Lyon le 24 juin 1824. Le 27 avril 1831, celui-ci sera acquitté par la Cour d’Assises de la Seine du chef d’ « excitation à la haine et au mépris du gouvernement »( suite de la publication le 16 février 1831 d‘un « Manifeste à la Nation » dans « La Tribune ») .Le 18 juin 1831, la Princesse Marie d’Orléans, dans une lettre adressée de Saint-Cloud au duc de Nemours, mentionne : «  Casimir Périer.../... est inquiet et démoralisé. Il parait qu’on tient les fils d’une énorme conspiration bonapartiste…/…. On a saisi dans les papiers de Mme Lennox une lettre écrite par un patriote italien au Prince Louis Bonaparte, à Londres…/…une lettre signée des initiales G de D que l’on suppose être écrite par Monsieur Gustave de Damas dans laquelle on dit à Mr Lennox que sa position sociale lui permet de jouer un beau rôle ». Le 24 novembre 1831, Gustave de Damas, se rendant à Lyon suite à la révolte des Canuts pour, selon les griefs officiels, y « installer Napoléon II », sera arrêté à Villefranche sur Saône, sur des informations transmises par le Préfet de Saône et Loire à son homologue du Rhône. Dans ses lettres à Ludovic ( nom emprunté par Louis à cette période) datées de Lausanne les 14 novembre et 26 décembre 1832, il fait état de la venue en Suisse de  François Vidocq : "Maître Vidoc est venu ici pour embrigader une police contre les patriotes et les carlistes qui se trouvent dans ces cantons.", " M. Vidoc, qui a été huit jours à Lausanne, y a fait des siennes ; il s’est servi des armes de Basile, du système de Caze ; mais bientôt reconnu, il a été forcé de partir plus vite qu’il n’était venu. ».


François Vidocq



On peut donc conjecturer, au vu de ce très étroit suivi policier, que les relations de Gustave de Damas avec la famille Bertrand étaient connues des autorités. Mais qu'en est-il d' une éventuelle complicité ? La correspondance peut nous renseigner : Dans sa lettre du 14 novembre 1832 datée à Lausanne, Gustave de Damas indique : "Je me dédommage aujourd’hui de cette privation que j’ai éprouvée, en vous envoyant, ci-joint, un extrait d’une lettre de "qui vous savez bien". Cette phrase qui fait suite à une autre dans laquelle il est question de son voyage en Angleterre, suffira pour vous prouver que je n’ai pas perdu de vue notre projet, auquel je tiens d’autant plus qu’il doit nous réunir…" .Dans celle du 1er mai 1833 expédiée de Joliment près Lausanne : "Je travaille ici beaucoup pour la cause, et je ne puis confier au papier, malgré que je sois assuré de l’occasion dont je me sers pour vous faire parvenir ceci. Tout ce que je puis vous dire, c’est que tous nos châteaux en Suisse ne sont pas tous démolis. Patience." Enfin dans celle du 14 juillet 1833 de Joliment :  "Je donnerais cent mille francs, si je les avais, pour que vous fussiez dans ce moment avec moi : je ne puis vous expliquer le pourquoi ; mais si vous pouvez, venez à la fin de ce mois. De belles fêtes se préparent ici, la moins brillante sera celle des vignerons de Vevey qui n’a lieu que tous les quarante ans et qui attirent dans ce pays 20 mille étrangers - Les "patriotes" se réjouissent d’avance du feu d’artifice qui doit se voir jusqu’en Piémont." Or, la fête des Vignerons de Vevey devait marquer le début du soulèvement républicain "Jeune Italie" dirigé par Giuseppe Mazzini, Gustave de Damas en étant le coordonnateur militaire avec le grade de Général. L'opération, ajournée en 1833, sera un échec, sous un autre commandement, début 1834.

Il est donc avéré que Louis était au moins informé des projets de Gustave de Damas. Il en est toutefois apparemment resté à ce stade. Gustave cessera sa correspondance suite au refus matrimonial de Laure Bertrand et s'engagera dans d'autres aventures qui le mèneront à Téhéran  où, étant devenu Maréchal de Perse, il mourra le 18 novembre 1842. Quant à Louis, on sait qu'après ses derniers déboires dijonnais, il gagnera Paris pour se heurter à de nombreuses difficultés.Cargill Sprietsma les évoquera, se moquant au passage de Léon Séché, auteur d'un article intitulé "Les derniers jours d'Aloysius Bertrand" (Mercure de France du 15 mai 1905), mettant en cause la sincérité de l'amitié d'Antoine de Latour : " Antoine de Latour, qui était alors précepteur du duc de Montpensier, jouissait d'un grand crédit de par ses fonctions, mais il ressemblait à la plupart des hommes en place qui aiment mieux obliger les gens heureux que ceux qui besognent et qui peinent. Lié avec presque tous les poètes et les littérateurs du temps, poète et littérateur lui-même, j'en sais une bonne demi-douzaine, à commencer par Güttinger, à qui il avait fait donner le ruban rouge, mais je doute qu'il ait été d'un grand secours à son camarade de Dijon." On peut en effet constater que si Antoine de Latour a bien été un soutien pécuniaire ponctuel, il n'a jamais engagé son nom influent pour appuyer la publication de "Gaspard de la Nuit" ni recommander Louis pour un quelconque emploi. Ses lettres lénitives sont marquées de la même prudence que celle dont feront montre Harel, Roederer et Renduel.

Louis Bertrand "sentait le soufre" sur le plan religieux, dira son frère Frédéric Il en était de même du point de vue politique. Très marqué par ses élans publiés et fréquentations, il n'avait toutefois pas l'âme suffisamment aventurière pour s'engager plus avant dans la pratique révolutionnaire. Nul doute que cette apparence ne l'ait  grandement desservi dans ses multiples démarches. Y voir au surplus la main de la police secrète peut sembler téméraire mais le secret a d'indéniables mérites.



"La foire de Beaucaire en 1771"






"La foire de Beaucaire en 1771", article du n° 54 du "Provincial" daté du 28 septembre 1828, rubrique "Moeurs Provinciales", est, pour le principal, la reprise condensée de la "Lettre d'un habitant de Beaucaire a un toulousain de ses amis", ouvrage anonyme paru en 1771. La clôture en est cependant un paragraphe bertrandien préfigurant les couplets terminaux des poèmes de "Gaspard de la Nuit" :

"Ce dernier jour venu, les officiers de mousquetaires et de dragons, qui avaient amené à la foire la musique de leurs régiments, s'en retournaient dans leurs garnisons : plus d'aubades, plus de billets doux, plus de danses, hélas ! et les jeunes dames de Beaucaire, pâles de désespoir, faisaient leur provision de rouge pour une année."


*


La foire de Beaucaire a été établie le 14 avril 1217 par lettres patentes de Raymond VI, Comte de Toulouse, pour être tenue chaque année à compter du 21 juillet à minuit (Sainte Madeleine), pour une durée initiale de trois jours. A priori sans lien direct avec Dijon, elle en était cependant bien connue, les deux villes se situant sur l'axe commercial Saône-Rhône. On la trouve citée par Claude Courtépée dans le tome II de sa "Description historique et topographique du Duché de Bourgogne" (1777) :

"Les bois et taillis et les petites rivières qui se trouvent dans le baillage (de Dijon), y ont fait établir beaucoup de forges et fourneaux où se fabriquent des fers de toutes espèces dont les mines ne sont pas rares en Bourgogne, du moins pour celles qui sont en grains. Les forges de Marey, Moloi, Courtivron, le Compasseur, Villecomte, Dienay, Til-Châtel, Fontaine-Française, sont en réputation ; le fer est doux ; elles ont toutes assez d'affouages et de bois. Ces fers se débitent à Chalon, à Lyon, pour le Forez, à la foire de Beaucaire."




Certains éléments sont repris avec l'aimable autorisation de Georges Mathon du site "Nemausensis".

Destins croisés



Le premier est né le 20 avril 1807 à CEVA (Piémont), fils d'un officier de carrière, et de Laure Davico, fille d’édile local ; le second le 15 décembre 1832 à DIJON (Côte d’Or), d'un sous-officier de carrière,et de Catherine-Mélanie Moneuse, fille de marchand de bois.

Le premier domicilié, à la retraite de son père, 4, rue de Richelieu (ou 13, Rempart de la Miséricorde - la maison possèdait une entrée sur chaque rue) à DIJON (Côte d’Or) hante les remparts de la ville et alentour la campagne ; le second, placé chez sa grand-mère, «  la maman Moneuse », rue Turgot, près le Rempart Tivoli, explore les mêmes abords.

Le premier, élève sauvage et fier, obtient le second prix de discours français et le premier de rhétorique au Collège Royal de DIJON ; le second, élève médiocre, un quatrième accessit de version latine et un troisième de version grecque, dans le même établissement.

L’un meurt le 29 avril 1841 à PARIS (Seine), âgé de 34 ans ; l'autre le 27 décembre 1923 à PARIS (Seine), à l'âge de 91 ans.

Entre-temps, le premier, Louis Bertrand, est devenu « Aloysius Bertrand », poète pauvre et méconnu ; le second, Gustave Bonnickhausen dit Eiffel,ingénieur-industriel, riche et mondialement célèbre.

Ils ne se sont, bien entendu, jamais rencontrés ( une génération les sépare) mais un homme leur est  commun : il s'agit de Jean-Baptiste Mollerat (1772-1855), chimiste, inventeur du "vinaigre Mollerat" (acide acétique) et du "Vert Mollerat" (peinture), oncle influent de Gustave Eiffel. C'est ce même Jean-Baptiste Mollerat (2) qui, actionnaire du "Patriote de la Côte d'Or", dira de Louis : " Ce poète a toujours le nez dans les nuages et ne voit pas ce qui se passe à ses pieds", formule "goutte d'eau" provoquant sa démission immédiate et son départ définitif de Dijon (6/8 janvier 1833).



Gustave Eiffel


(1) Les noms à consonance germanique étant mal considérés suite à la guerre de 1870, Gustave Bonnickhausen prendra légalement le nom (décret du 1er avril 1879) du massif montagneux allemand d'où sa famille est originaire.

(2) Voir la lettre de Frédéric Bertrand à Henri Chabeuf dans "Pages".


"À Monsieur le Préfet de la Côte d'Or" - avril 1831



Monsieur le Préfet,

La Côte d'Or n'a jamais été une province conquise ; nous ne sommes point des Dalmates ; nous vivons libres sous un roi citoyen et non pas esclaves sous un proconsul.

Si nous étions des factieux, nous garderions le silence. Ce serait nous avouer coupables.

Mais nous ne sommes coupables que d'avoir entonné l'hymne d'imprécation contre les ennemis de la France. Nous ! Du sang et le pillage ! arrière ! les jeunes Français font une révolution et ne font pas d'émeutes.

Oui, nous avons crié : à bas les carlistes !(1) à bas le juste milieu !(2) et nous le crions encore !

À bas les carlistes ! Ils ont débarqué d'Holyrood, ils étaient hier à Saint-Germain l'Auxerrois, ils sont aujourd'hui au Luxembourg !

À bas le juste milieu ! Nous répudions une chambre qui répudie la révolution de juillet, un ministère qui répudie la gloire nationale.

Voilà, Monsieur le préfet, notre réponse à votre proclamation du 25 avril et notre profession de foi politique."






le château de Holyrood, en Ecosse

  
Cette lettre a été adressée à Trémont, Préfet de la Côte d'Or, en suite de sa proclamation du 25 (26) avril 1831 réprouvant un mouvement d'exaltation républicaine de jeunes dijonnais, dû au retour dans sa ville de Philibert Hernoux, député-maire de Dijon et conseiller général de la Côte d'Or.

Celui-ci (1777-1858), siégeant à gauche pendant plus de vingt ans, vota contre les lois d'exception, combattit les entraves à la presse, demanda le rappel des bannis, lutta contre le ministère Polignac et applaudit à la révolution de Juillet. Réélu sous Louis-Philippe, le 5 juillet 1831, il perpétua son vote d'opposition.

C'est ce même Philibert Hernoux qui devait recommander Louis Bertrand à Antoine Conte, directeur général des Postes. Cette requête pour emploi, malgré l'appui (incertain) d'Antoine Tenant de Latour - lettre du 27 mars 1833 - restera sans suite. On s'en étonnera peu, Louis ayant au surplus crû devoir faire publier dans un libelle enflammé, adressé le 6 août 1832 au gérant du "Spectateur" : " Je ne craignais pourtant pas, tout prolétaire que je suis, d'être désavoué par personne lorsqu'au nom de la jeunesse dijonnaise j'ai pressé la main de l'honorable député (Louis de Cormenin, député de l'Ain, coryphée de l'opposition). La gloire de l'homme du peuple est d'être salué par les hommes du peuple. Entendez-vous autrement la popularité ?".

Sous le premier gouvernement (11 octobre 1832-18 juillet 1834) de Nicolas Jean-de-Dieu Soult (1769-1851), Maréchal de France, Duc de Dalmatie, ministre de la Guerre en 1831, chargé de la répression de la prime révolte des Canuts de Lyon, la candidature n' avait aucune chance d'aboutir.


Nicolas Jean-de-Dieu Soult

 (1) les carlistes ou partisans de Charles X -légitimistes.
 (2) "Juste milieu" : politique consistant à ménager tant l'aristocratie que les républicains.

"Jacquemart" et "Le clair de lune"



On ne sait l'origine exacte du nom "Jacquemart". Henri Chabeuf y voit celui de Jacquemart Yolem, horloger lillois, Eugène Fyot la contraction de "Jacques (au) Marteau". Peu importe, Jacquemart n'en domine pas moins "Gaspard de la Nuit" : "L'artiste placera dans son dessin, au milieu ou dans un coin de la bande du haut de la page, le "Jacquemart de Dijon" qui se trouve gravé dans la 2° année du magasin pittoresque. Cela est important" nous dit Louis dans "Dessin d'un encadrement pour le texte".


C'est à la suite de la victoire de Roosebeke (27 novembre 1382) que Philippe le Hardi fit démonter et transporter l'horloge du beffroi de Courtrai à Dijon pour remercier ses habitants de la fourniture de troupes et finances. Elle sera remontée, après souscription, au sommet de la tour sud de l'église Notre-Dame. En 1651, le vigneron dijonnais, Jean Changenet, ayant raillé le célibat de Jacquemart, une compagne lui sera donnée. Jacquelinet viendra les rejoindre en 1715. Louis ne connaîtra pas Jacquelinette née en 1884.


Mais comment expliquer la phrase au troisième paragraphe du poème "Le clair de lune": " Les lépreux étaient rentrés dans leur chenil, aux coups de Jacquemart qui battait sa femme " ? H. H. Poggenburg nous dit : " Les coups de Jacquemart se mêlant au glas de la cloche et aux cris du crieur de nuit de l'épigraphe créent un vacarme évocateur de cette violence domestique. Celle-ci rappelle une légende bourguignonne selon laquelle l'aumônier de Philippe le Hardi obtient pour Jacquemart et sa femme, couple en chair et en os, la charge de veilleurs de nuit au sommet de la tour Notre-Dame. Bientôt les disputes divisent le ménage et ils sont obligés de sonner jour et nuit pour exprimer leur rage. Dans une crise particulièrement vive, ils s'assomment et se tuent. L'aumônier suggère alors de les remplacer par des sonneurs mécaniques". Légende restant légende, j'y vois une autre explication : la cloche d'origine du beffroi de Courtrai ayant été cassée lors du transport, elle sera refondue dans la cour du couvent des Jacobins et baptisée Marguerite en l'honneur de Marguerite de Flandre. La première compagne de Jacquemart est donc la cloche Marguerite, victime directe de ses coups de mail. Cette hypothèse me semble bien dans la manière de Louis, passé maître dans l'art de mêler les fils de bamboches ( les lieux, les époques, etc..) au grand plaisir de la gargouille se moquant de nos ébahissements.

Les Grandes Compagnies



Au XIV° siècle,il n'existait pas d'armées permanentes. Les vassaux de la couronne de France devaient le service militaire en temps de guerre, mais ils ne le devaient que pendant quarante jours, au bout desquels ils pouvaient retourner dans leurs foyers. C'est pourquoi on levait un grand nombre de mercenaires qui n'avaient d'autre métier que celui de porter les armes. On les licenciait après la guerre, et alors ils cherchaient un nouveau maître et s'ils ne le trouvaient pas, ils vivaient aux dépens du peuple qu'ils pillaient pour subsister. Par ailleurs les gentilshommes élevaient leurs enfants pour le métier des armes, et ceux-ci, quand ils n'avaient plus à se battre, étaient désoeuvrés, ne savaient que faire et se trouvaient réduits à une inaction qui leur paraissait difficile à supporter.

La paix de Brétigny survenue le 8 mai 1360,eut donc pour résultat de laisser inoccupée une masse considérable de soudards sans ressources et en général peu scrupuleux sur les moyens de s'en procurer. Edouard IV ayant vainement tenté de dissoudre ces bandes, elles devinrent sujet de préoccupation de Charles V. C'est là que Bertrand du Guesclin, récemment libéré contre rançon, proposa au roi d'en prendre la tête pour les conduire en Espagne contre les Sarrazins. Sa proposition acceptée, il manda un messager aux chefs des compagnies stationnées aux environs de Chalon sur Saône afin d'obtenir un sauf-conduit. Cuvelier rapporte :


"Bertran du Guesclin ne s'i volt arrester
Son héraut appela, si l'i dit haut et cler
"Va t'en, dit-il, bien tost et pense de l'aler
En la grande compaignie, et si va demander
Trestous les cappitaines, et feras assambler,
Un sauf-conduit pour moi lor iras demander
Car j'ai trop grant désir qu'à eux puisse parler
Celui a respondu : "Ce fait à créanter"
Sur le cheval monta et pense de l'aler
Vers Chalon sur Sone ala ces gens trouver..."






le connétable Du GUESCLIN
d'après un ancien tableau du Musée de Versailles


Les principaux chefs : Huon de Cavrelay, Mathieu de Gournay, Nicholas Esquabourne, Robert Scot, Gauthier Huet, ayant accordé l'autorisation, Bertrand du Guesclin fit le discours suivant (extraits) :



"Seigneur ce dit Bertran, veillez moi escouter ;
Pour coi je suis venu, je vous veil recorder.
Si vien de par le roy qui France doit garder,
Qui voldrai volontiers pour son pueple sauver
Faire tant devers vous, je le vous dis au cler,
Qu'avec moi vénissiez où je voldroie porter.
Et je vous ai souvent et le vous veil jurer
Que j'ai grand volonté de Sarrazins grever
Avec le roi de Chippre, que Dieux veille garder ;
Ou aler en Grenade pour Sarrazins grever
Parmi Espaigne irons, trop le puis désirer
[.../...]
En Espaigne porrons largèment profiter ;
Car li pais est bons pour vitaille mener,
Et si a de bons vins qui sont frians et clers."
[.../...]
"Seigneur, a dit Bertran, soiez-moi escouteurs ;
Je m'en irai parler au riche roi des Frans
Car bailler vous ferai des deux mille frans
Et si venez dîner, telz est mon essians
A Paris delez moi, je le sui désirans."



A l'issue de cette entrevue, Huon de Cavrelay ordonna que l'on apportât du vin pour en offrir à du Guesclin et Gauthier Huet vint le lui verser ; mais celui-ci voulut qu'Huet but le premier ; mais tous les chevaliers présents refusèrent l'honneur de boire avant lui. Bertrand du Guesclin ayant passé le test de sincérité, vingt cinq capitaines se rallièrent à sa cause.

Le poème, ainsi que les pré-textes "Jacques les Andelys, chronique de l'an 1364" et "Jacques les Andelys - Scènes de bandouliers", publiés respectivement le 1er mai 1828 dans le Provincial et le 9 octobre 1831 dans "le cabinet de lecture", sont inspirés de cet épisode historique. Ces trois moutures successives illustrent l'évolution de Louis vers une écriture toute d'ellipses et de concision.



Sources :
"Les grands hommes de la France - Hommes de guerre" - Ed. Goepp - 1878
"Chronique de Bertrand Du Guesclin" par Cuvelier, trouvère du XIV° siècle -1839 -Firmin Didot.

Voir la page intitulée " les Grandes Compagnies et pré-textes".


Saint-Jean - "La ronde sous la cloche"






L’Eglise avait fait coïncider la Saint Jean avec le solstice d’été en souvenir du baptême du Christ par le Précurseur, Jean le Baptiste. Cette date correspondait naturellement à la fête celtique dédiée au soleil, honoré par de grands feux allumés soit par le prêtre local soit par les jeunes mariés de l’année. Le feu, représentant la passion, avait dans l’esprit populaire, une parenté avec l’accouplement et la reproduction.





La place à feu, ou « feulière », « foulière », de Dijon se situait Place Saint-Jean, au pied même de l’église, c’est-à-dire, au Moyen-Âge, dans le cimetière. Les foires et marchés s’y tenaient en effet très souvent. La fête de la Saint-Jean commençait par les dévotions puis la veillée jusqu’au douze coups de minuit. Alors débutait une sarabande forcenée et hurlante autour d’un feu de cent fagots. A l’écroulement du bûcher, les garçons sautaient par-dessus les braises en s’aidant parfois d’une perche de charme. Lorsqu’une fille acceptait de « sauter les brandons » avec un garçon, cet engagement avait valeur de serment.

Cet épisode festif a sans nul doute inspiré Louis pour le poème « La ronde sous la cloche », comme il a intrigué Henri IV qui mit le feu au bûcher le 23 juin 1595.




Le château de Rouvres



Dans la première préface Louis écrit : " Mais quelle est cette cavalcade ? C'est le Duc qui va s'ébattre à la chasse. Déjà la Duchesse l'a précédé au château de Rouvres." L'identification de ce château, nonobstant des questions peut-être légitimes (Rouvres en Plaine ou Rouvres sous Meilly), ne parait pas devoir poser problème. En effet, le château des Ducs de Bourgogne était à Rouvres (en Plaine). On peut lire chez Claude Courtépée :

"Le château, bâti par les Ducs de la première race, est qualifié de fortersse en 1287.Philippe, dernier duc de cette race, y reçut le jour, et y mourut tristement à l'âge de seize ans, étant tombé de la fenêtre de son appartement.

Le Roi Jean, son héritier, y passa plusieurs jours en 1361, et y créa le Parlement de Saint Laurent. Philippe le Hardi, son fils, y conduisit sa nouvelle épouse, Marguerite de Flandres en 1370. Il reçut l'année suivante le cardinal d'Angleterre et le Duc de Lorraine en même temps. Le duc Jean, résolut d'y résider, le fit embellir et fortifier en 1414 et y mit garnison. La duchesse de Savoie, soeur de Louis XI y fut enfermée avec son fils par ordre du duc Charles en 1467. Isabelle de Bourgogne, fille du duc Jean, y mourut en 1412, et fut apparemment inhumée dans l'église.[.../...]

Ce château dont il ne reste que des pans de murs très épais, avait deux étages, avant sa destruction par Galas ; on y comptait cinquante cinq cheminées ; le pavillon avec ses ailes avait soixante deux toises de long. [.../...]

Galas brûla Rouvres en 1636 et ne respecta que la maison de Monsieur de la Tournelle. Le clocher qui avait une belle flèche couverte d'ardoise, fut consumé et les cloches fondues : le château fut détruit à coups de canon, à l'exception de deux tours démolies en 1735 pour construire la grange de dîme. [.../...] Un incendie presque général, arrivé en 1666, acheva la ruine de ce lieu."


Proverbe Bourguignon



Dans la première préface, Louis évoque " les Riches de Châlons, les Nobles de Vienne, les Preux de Vergy, les Fiers de Neuchâtel, les Bons barons de Beaufremont" qui caracolent derrière le duc de Bourgogne. On retrouve ces personnages dans "Le livre des proverbes français" de Le Roux de Lincy (1859) dont voici un extrait :

"Les Proverbes relatifs à des noms propres sont assez considérables. Il n'est personne qui, cherchant en sa mémoire, ne s'en rappelle quelques-uns. On peut les diviser, pour la France en deux catégories : ceux qui se rapportent à des noms propres de tous temps, de tous les pays ; ceux qui appartenaient au blason. La plus grande partie des devises héraldiques ne sont autres que d'anciens proverbes appliqués au nom des grandes familles. Par exemple :

Le bois est vert et les feuilles sont Arces
A tout venant Beaujeu
Maille à maille se fait l'Aubergeon
Bonne est Lahaye autour du Bled.


Il existe encore un certain nombre de dictons populaires qui se rapportent à la noblesse de chacune de nos provinces ainsi pour la Bourgogne :

Riche de Chalon
Noble de Vienne
Preux de Vergy
Fiers de Neuchâtel
Et la maison de Beaufremont
D'où sont sortis les bons barons."

Louis s'est manifestement inspiré de ce vieux dicton populaire.


(Les familles et lignées sont connues)