La Chartreuse de Champmol



La Chartreuse de Champmol était un des lieux de promenade préféré de Louis Bertrand. Il aimait à y rêver parmi les rares vestiges de la haute époque, sous de nouvelles frondaisons. Comment résumer au mieux l’histoire de cette chartreuse qu’un seul imposant volume n’épuiserait pas ? Peut-être en reprenant tout simplement les termes d’Henri Chabeuf :

« Les princes de la première race ducale étaient inhumés à Cîteaux ; Philippe le Hardi voulut avoir dans sa capitale même une sépulture pour lui et sa descendance. Dès 1377 il songeait à la fondation d’une chartreuse, toutefois les ordres ne furent donnés que le 6 juin 1383, et le 20 août suivant, dans le vaste terrain dit Champmol, entre la route de l’ouest et la rivière d’Ouche, les deux premières pierres de l’église étaient posées par la duchesse Marguerite et le jeune comte de Nevers. L’architecte fut Drouhet de Dammartin, maître général des œuvres de maçonneries pour tous les pays du duc, retenu par lettres données à Paris le 10 février 1383, aux gages de huit sols parisis par jour. Les travaux marchèrent avec rapidité, et dès 1384 on trouve mentionné aux comptes le payement de deux consoles ou corbeaux, destinés à supporter un auvent au-dessus du portail (…/…), et on fit si bien, que l’église put être dédiée le 24 mai 1388, sous le vocable de la Sainte Trinité, par Pierre II, évêque de Troyes. C’était un vaisseau de 62 mètres de long sur 13m50 de large, sans transept, avec une abside à trois pans et plusieurs chapelles : Notre-Dame, Saint-Pierre, Sainte-Anne, etc. ; du faîtage orné de plombs historiés, s’élançait une haute flèche à réchaud orné. »



Voici le plan de l’ancienne chartreuse :








"Ah ! pourquoi faut-il que les enfants soient jaloux des oeuvres de leurs pères ! - Allez maintenant où fut la Chartreuse, vos pas y heurteront sous l'herbe des pierres qui ont été des clefs de voutes, des tabernacles d'autels, des chevets de tombeaux, des dalles d'oratoires ; - des pierres où l'encens a fumé, où l'orgue a murmuré où les ducs vivans ont fléchi le genou, où les ducs morts ont posé le front. - Ô néant de la grandeur et de la gloire ! on plante des calebasses dans la cendre de Philippe le Bon".

«Le 4 mai 1791, la Chartreuse était achetée par Emmanuel Cretet, député aux Etats-Généraux, puis aux Anciens, plus tard comte de l’Empire, directeur général des ponts et chaussées, ministre de l’intérieur, qui démolit l’église, prit le titre de comte de Champmol, mourut à soixante trois ans le 10 février 1810, et fut mis au Panthéon. Les tombeaux avaient été exceptés de la vente, ainsi que les tableaux, boiseries, cloches, objets d’art, etc.; et les cercueils des deux premiers ducs trouvèrent un abri à Saint-Bénigne ; tous les autres, y compris celui de Philippe le Bon, que ne signalait aucun monument apparent, disparurent. "On plante des calebasses dans la cendre de Philippe le Bon ! " s’écriait Louis Bertrand : c’est le mot d’Hamlet avec les calebasses en plus ou en trop. (…/…) Le 11 mai 1832, le conseil général délibéra d’acheter la Chartreuse des héritiers Cretet pour en faire un asile d’aliénés.»



Philippe le Bon

Le Puits de Moïse



"Il y a outre cela, dans le préau du cloître - un piédestal gigantesque dont la croix est absente, et autour duquel sont nichés six statues de prophètes - admirables de désolation...- Et que pleurent-ils ? Ils pleurent la croix que les anges ont reportée dans le ciel

















(Photos réalisées avec l'aimable autorisation de Mr D.Charpentier, Directeur par intérim du C. H. S. La Chartreuse, 1, Boulevard Chanoine Kir à Dijon )


Voici ce qu'en dit Eugène Fyot :

" Avec la section de son église, le monastère en comprenait deux autres, le "Petit Cloître" et le "Grand Cloître" (.../...). Le Grand Cloître, plus au midi, entourait un préau de 102 mètres de côté. Tout à l'entour régnaient 24 cellules avec 24 jardins, chacune étant isolée de sa voisine par un grand mur. Là vivaient les Chartreux, isolés dans leurs travaux et leurs prières, en dehors des offices en commun.

Au centre du préau avaient été captées plusieurs sources en un profond réservoir, pour l'usage des moines ; et c'est au milieu de ce réservoir que Claus Sluter fut appelé à élever un monument commémoratif de la passion du Christ. Il le divisa en deux parties ; le socle hexagone, sur les côtés duquel devaient saillir les six prophètes qui avaient prédit le Messie " ( Zacharie, Jérémie, Isaïe, Daniel, Moïse, le Roi David )" ; et, sur une plate forme soutenue par des anges pleurants, le calvaire. Il se composait d'une grande croix haute de sept mètres, sur laquelle agonisait un Christ (.../...) A ses pieds la Vierge Marie, saint Jean et Sainte Madeleine. Tout ce calvaire était ruiné depuis longtemps par les intempéries ou par la chute d'un abri lorsque vint la Révolution..(.../...) Seul donc reste le socle avec ses six prophètes." et :


la tête du Christ
(Musée archéologique de Dijon)


et ses jambes.


Note : le "Puits de Moïse" est un véritable "puits de science" alchimique puisqu'on y retrouve, outre le personnage de Moïse (parfois considéré comme auteur d'écrits alchimiques), "le motif des feuilles de chêne - allusion à la matière première de l'Oeuvre, des anges - allusion au "don de Dieu" qu'est l'Alchimie, celui du livre ouvert - exotérisme -, et du livre fermé - ésotérisme" ( Michèle Debusne " La Bourgogne alchimique " ). Le personnage du Roi David est particulièrement remarquable. Son revers de manteau est brodé de harpes,le pied d'un de ces instruments est visible dans un des replis. Ces signes symbolisent à la fois la musique ( le Roi David était patron des musiciens au Moyen-Âge) et la science alchimique (également appelée "la musique). Sa couronne royale est, selon le "Dictionnaire Mytho-hermétique" de A-J Pernety : " la pierre parfaite au rouge et propre à faire la pierre de projection".


La Chapelle de la Chartreuse



Louis, ayant quitté définitivement Dijon le 6/8 janvier 1833 ( H. H. Poggenburg), n'a pu connaître les travaux d'aménagement de l'asile ( acquisition du domaine réalisée le 6 février 1833 - travaux commencés en 1836), a fortiori ceux de la chapelle consacrée le 17 novembre 1844. Cependant, il a pu voir le portail de l'ancienne église (repris dans la structure de la chapelle ) et une tourelle d'angle du vieux clocher :

"Plus rien de la Chartreuse ! - Je me trompe - Le portail de l'église et la tourelle du clocher sont debout. La tourelle, élancée et légère, une touffe de giroflée sur l'oreille, ressemble à un jouvenceau qui mène en laisse un lévrier ; le portail martelé serait encore un joyau à pendre au cou d'une cathédrale."

Cinq "imaiges" décorent le portail :














Ces statues sont oeuvres de Claus Slüter, Claus de Werve et - peut-être- Jehan de Marville. Elles représentent, outre la Vierge au trumeau, à gauche : Philippe le Hardi suivi de Saint-Jean ; à droite, Marguerite de Flandre présentée par Sainte-Catherine.


Et voilà la tourelle :






"La nuit et ses prestiges et les chroniques. Frontispice de Ossip Sadkine. Illustrations de Michel Giraud." - "Les Impénitents"











"Le Collège Royal"



Le Collège Royal, installé dans des dépendances de l' Hôtel Sainte-Anne, construit, à compter de 1633, au faubourg d'Ouche, près de l'hôpital, à l'initiative de Pierre Odebert, conseiller au Parlement de Bourgogne, et de sa femme Odette Maillard, pour y recevoir des orphelins,aura une existence relativement éphémère. Précédé du Lycée Impérial de garçons de 1804 à 1815, il redeviendra, en 1848, Lycée Impérial, sous Napoléon III, puis Lycée Républicain, avant de devenir en 1897, le Lycée de Jeunes Filles de Dijon qu'il restera jusqu'en 1967. Actuellement il est le Collège Marcelle Pardé,sis 18, rue Condorcet à Dijon. C'est là que Louis fera ses études de 1818 à 1826.





Sa réputation pédagogique était pour le moins contrastée, selon les époques et les classes  ( de la sixième à la rhétorique puis la philosophie) puisqu'au vu des rapports des inspecteurs académiques, on note : que : " le professeur de rhétorique, Couturier", qui enseigne de 1816 à 1821, "a un savoir médiocre et l'esprit éminemment faux". En 1821, "sa classe est la plus mauvaise" que l'on ait "jamais vue dans un collège royal depuis que l'Université existe". Celle de philosophie est dans un état identique, l'abbé Renaud  n'inspirant "aux élèves qu'un "grand dégoût pour la philosophie et pour sa personne". En 1824,  le proviseur, Gabriel Peignot, bibliophile renommé - plus impliqué dans sa passion que par l'administration de l' établissement - mentionnera toutefois que " depuis trois ans, il n'a vu sortir que des élèves nuls de sa classe ( philosophie ), et que le professeur de quatrième, Bizouard, est tout juste au niveau" de son auditoire. L'arrivée d'Amédée Daveluy, en 1821, relèvera très sensiblement le niveau de la classe de rhétorique.

L'enseignement, dans la fidélité monarchique et la foi religieuse, consistait essentiellement à l'apprentissage des langues française, latine et grecque avec, en complément, des cours de physique-chimie, histoire naturelle et mathématiques. En classe de philosophie, l'enseignement se faisait obligatoirement en latin. Les auteurs "modernes" n'étaient pas abordés. C'est ainsi qu'en juin 1821 le programme de la classe de quatrième - celle de Louis - était : " Les Métamorphoses" d'Ovide ; des "Eglogues" choisies de Virgile ; " Selectae e profanis" de Cicéron ; les fables "d'Esope".


 La discipline était rigoureuse, notamment pour les internes. On peut lire dans un "prospectus" basé sur le règlement : " Les élèves sont surveillés jour et nuit. Le jour, ils sont confiés à leurs maîtres d'études ou à leurs professeurs. Les maîtres d'études prennent avec les élèves leurs repas au réfectoire" - dans le plus grand silence tandis que l'un d'eux fait une lecture. " Les maîtres d'études couchent au dortoir commun. La nuit, un des domestiques est toujours de veille, et parcourt les dortoirs qui restent éclairés. Les dortoirs sont divisés en cellules où chaque élève à son lit ; chaque cellule grillée reste fermée depuis le coucher jusqu'au lever." Louis, heureusement externe, ne sera pas soumis à ce régime carcéral. Le port de l'uniforme - comme aux autres externes - lui sera même strictement interdit. Il se souviendra néanmoins de cet enfermement - notamment celui de son camarade Antoine Tenant de Latour pour lequel il bravera parfois les interdits en introduisant frauduleusement des publications - qu'il évoquera, entre autres, dans le conte intitulé "Voici le printemps " : "Malheureux le prisonnier qui ne respire l'air que dans l'étroit préau".







Parmi ses condisciples, on relève Henri Lacordaire ( cinq ans plus âgé) qu'il apercevra peut-être dans sa première année ; Antoine Tenant de Latour, poète et futur précepteur du Duc de Montpensier ; Auguste Petit, magistrat et son premier biographe ; Henri Darcy, ingénieur concepteur de la première adduction d'eau de la Ville de Dijon. Ces murs verront ensuite passer Gustave Bonickhausen (Eiffel) et le professeur Louis Pasteur. Enfin, pour la petite histoire, le Lycée de jeunes filles aura pour élèves : Edwige Cunati (Edwige Feuillère), Claude Jorré (Claude Jade) et Marlène Jobert.


P. S. : Pour d'autres renseignements voir : Colette Sadowsky, "Annales de Bourgogne" - Tome 32 - 1960


Editions de l'Odéon - Préface de Raymond Schwab - Miniatures d'André Hubert



L'édition illustrée la plus colorée :























Bourguignon



Louis était bourguignon, n’en déplaise à Cargill Sprietsma, non par assimilation comme l’écrira Sainte-Beuve mais par « surgeonnage » d’une vieille souche morvandelle nourrie de sphaignes parcourues de follets et d’antiques légendes éduennes . L’Etat-Civil l’affirme aux dépens des experts soutenant son origine lorraine. On peut en effet lire dans l’acte de mariage de Claude Denis Bertrand, grand-père du poète : «  L’an mil sept cent soixante trois le quatorze février après avoir publié les bans entre le sieur Denis Claude Bertrand, maréchal des logis au régiment du commissaire général..cavalerie, fils de Emilland Bertrant (sic), marchand en la ville de Saulieu, diocèse d’Autun et de défunte demoiselle Claudine Porcheron d’une part, et demoiselle Elisabeth Charlotte Noël, fille de défunt le sieur Nicolas Noël, marchand à Sorcy, et de dame Marie Anne Franchot de cette paroisse…. »ICI (page 39 fiançailles, page 40 mariage ) et dans son acte de décès : « Le 24 mars 1806 sont comparus devant nous les sieurs Claude Seguin Lainé, âgé de quarante sept ans, beau-frère du décédé et Jean René Bertrand, marchand, parent dudit défunt, tout deux demeurant à Saulieu, nous ont déclaré que le sieur Denis Claude Bertrand, maréchal des logis, commandant la gendarmerie impériale de la résidence de Saulieu, y demeurant, natif dudit Saulieu, âgé de soixante quatorze ans, époux de Melle Elisabeth Charlotte Noël, est décédé aujourd’hui à trois heures du matin à son domicile…» ICI (pages 528-529) . La famille Bertrand était donc depuis longtemps sédélocienne. L'indélicatesse de Georges, le père, né le 22 juillet 1768 à Sorcy (Meuse) - pas à Saulieu (Henri Corbat) - "fils légitime de Denis, Guy, Claude Bertrand, marchand, et d'Elisabeth, Charlotte Noël" de la paroisse de Sorcy, baptisé le lendemain avec pour parrain Georges Geuble et marraine Françoise Noël, n'y change rien. Bien sûr, Louis était lui-même mâtiné lorrain et piémontais, mais quel plaisir, malgré la lourdeur, de prononcer ce nom à la bourguignonne : Beurtrrand (proche de Bretrrand).




P. S. : Les actes sont "en ligne" sur les sites des archives départementales de la Meuse et de la Côte d'Or

On y trouve aussi la déclaration du décès de Jeanne Bertrand, née à Saulieu ("il y a environ soixante douze ans") d'Emiland Bertrand et de Claudine Porcheron, faite le 13 nivôse de l'An XIII par Denis Claude Bertrand, son frère, lui-même natif de Saulieu -comme précédemment indiqué ; et celle du décès d'Elisabeth Catherine Bertrand (24 janvier 1812)née de Denis Claude Bertrand et d'Elisabeth, Charlotte Noël, faite par Jean René Bertrand ( à la signature toujours stylisée ), lui-même frère de François Bertrand, né à Saulieu, boulanger, décédé à Saulieu le 17 Germinal An XIII. Quant à Claude Seguin, aubergiste, il était époux de Françoise Bertrand, soeur de Denis Claude,née à Saulieu et décédée le 4 août 1812, à l'âge de soixante deux ans.

Nota : la famille résidait rue Saint Saturnin (actuelle rue Danton). La Gendarmerie était construite sur le terrain du couvent des Capucins, maintenant délimité par les rues Danton, Carnot et la ruelle Ecornée, à Saulieu.

Pourquoi lui ?



On m’interroge souvent sur les motifs de mon attachement à un poète dont la notoriété est quasi circonscrite à une nébuleuse universitaire. Pourquoi un béotien des lettres se passionne-t-il pour Louis Bertrand, inconnu du dijonnais lambda, au point de collectionner assidûment « Gaspard de la Nuit » et autres textes les concernant ? Trois raisons, plus sentimentales que littéraires :


D’abord, partager le même territoire, physique et historique, créé une intimité personnelle stimulant les champs perceptifs. On sent plus qu’on ne sait mais l’intuition forge une forme de complicité malicieuse permettant de déceler des détails invisibles à l‘œil étranger. Etre sur la  faille des rochers de Chèvremorte (au «For(um) aux fées ») ou à « la roche à la Bique »(rendez-vous des sorciers) au-dessus de Plombières(1), face au Mont Blanc, par delà la plaine de la Saône(2),c’est mieux saisir le concret et le travail de composition mentale d’un paysage abstrait utilisant cependant maints éléments identifiables sur le terrain ou conformes aux traditions et légendes locales. L’ermite du poème et son « désertum »(3) ont existé, tout comme les colombes -nos fées- dont l’absence désenchante le site bucolique de leur propre fontaine. C’est d’ailleurs une approche préconisée par Louis dans son avis de parution de « Gaspard de la Nuit » :« Nous nous empressons d’annoncer la prochaine publication d’un livre…qui… se recommande aux lecteurs bourguignons par l’intérêt local de plusieurs des situations qu’il renferme ». Le « pays » bénéficie, en effet, chez un poète tel que lui, de cette voie d’accès supplémentaire à l'intelligence de l’ensemble d'une œuvre toute de tableautins pittoresques, de miniatures enluminées et pierreries éminemment chatoyantes.


Ensuite, comment ne pas éprouver de sympathie pour cet orgueilleux, portant cape et sûrement chapeau, « doué d’une imagination ardente, d’un caractère bizarre et inégal, le cerveau sans cesse en ébullition »(4) qui, au temps du « Patriote de la Côte d’Or », se lancera dans des charges sabre au clair pour défendre un idéal politique lui donnant des bouffées d’enthousiasme romantique? « Marginal » social, économique et provincial (5) , « d’une sensibilité excessive, irritable, morose, insociable, effarouché de son ombre, mécontent de lui, injuste envers les autres » (4), « radicalement incapable pour le matériel »(6), trop fier pour être un lierre circonvenant un tronc et enfourchant parfois quelque rossinante boiteuse, il était fondamentalement sincère , loyal, poète, et logiquement inaccessible aux jugements péremptoires.(7).


Enfin, il est un magicien, un merveilleux illusionniste. « Gaspard de la Nuit » est tout entier une bamboche (8) dont il tire subtilement les fils : « Hum ! Hum ! - schup! schup! - coucou! coucou! » - je suis là…, regardez-moi …; essayez de le saisir, il s’est déjà dérobé, comme « Ondine », « Jean des Tilles » ou les tirelaines échappés à travers la rivière. Peut-être même n’a-t-il jamais été qu’une apparence car le poète est le diable et le diable n’existe pas ; la preuve : c’est lui-même qui l’affirme. Alors, dans « Gaspard de la Nuit », il convient toujours de se méfier : les pierres y sont moins solides que les rêves et les ombres agitées pas nécessairement l’exacte projection des mouvements du modèle. Préfaces et poèmes, composés de touches inspirées de sources multiples, mêlant savamment lieux, époques et symboles, recèlent nombre de subterfuges et chausse-trapes qui ne sont, peut-être, ni subterfuges ni chausse-trapes. Il revient à chacun d’en apprécier tout en continuant d'admirer à l'infini les couleurs mobiles de ce kaléidoscope (9) unique en son genre.


Voilà donc, en quelques mots, fort éloignés des commentaires érudits, la réponse à l’interrogation qui m'est habituellement adressée. Peut-être est-elle insatisfaisante, sur le fond et dans la forme, mais elle est mienne. Et même dans l’erreur, je persisterai à recommander Louis au lecteur, simplement parce qu’il est lui et que je suis moi.


*


1- le premier titre du poème est « sur les rochers de Plombières ».
2- le Mont Blanc s’y aperçoit parfois, à l’œil nu.
3- « le Désert » - « Figures » n° 25 - Université de Bourgogne - article de Gérard Taverdet.
4- Frédéric Bertrand, cadet de Louis.
5- Max Milner.
6- Théophile Foisset
7- parfois qualifié de"raté", de "petit romantique" alors même que son évidente marginalité eut dû le dispenser des comparaisons.
8- Grande marionnette.
9- Michel Manoll.




"Dix contes de Gaspard de la Nuit' illustrés par Marcel Gromaire




Une édition de luxe de "Dix contes de Gaspard de la Nuit" - Tériade - 1962 - illustrée par Marcel Gromaire,













( Publié  avec l'aimable autorisation de François Gaspari,"La Bouquinerie", 9, boulevard Agutte Sembat - 38000 Grenoble françois.gaspari@wanadoo.fr - auteur des photographies)


"Bénigne Joly"



Bénigne Joly né le 22 août 1644 à Dijon y décédera le 9 septembre 1694 des suites d'une "fièvre pourpre", vraisemblablement le typhus. Entre-temps, après des études en Sorbonne (Docteur en théologie), il sera  le "Vincent de Paul dijonnais", fondant une communauté de Nouvelles soeurs Hospitalières, encore actuellement efficace à la Maison des Fassoles de Talant. Surnommé "le père des pauvres", il se dévouera à la cause des filles perdues (création du "Bon Pasteur"), des malades et mourants, des prisonniers, condamnés à mort et forçats de passage. Il y consumera son temps, sa fortune, sa santé.



Benigne Joly



Quel rapport avec Louis Bertrand ? Les gueux, stropiats, bancroches, perclus, truands et assassins ; sa cour des Miracles, près l'Abbaye de Saint Etienne à Dijon (il y était chanoine) : la cour Saint Vincent. S'y réunissaient les Clopin Trouillefou et Pierre Gringoire locaux auxquels il dispensait soins et bontés. Mais aussi les "petits savoyards" qu'il assistera lors de son séjour parisien. Et enfin, cet extrait de sa 13 ème méditation ("Du mépris et de la vanité du monde") :



"Si nous pouvions monter en un lieu fort élevé duquel nous
 puissions contempler toute la terre sous nos pieds,

que de chutes, que de calamités
et que de misères nous verrions dans le monde,
que de nations détruites, que de royaumes renversés.

Nous verrions comme on tourmente les uns,
comme l'on fait mourir les autres,
comme les uns se noient et les autres sont menés en captivité.

Et enfin nous verrions
comme sont trompés ceux qui s'appuient sur la vie présente."




Ces trois petits indices concordants ne fondent  pas une certitude mais rendent plausible la rencontre de ces deux esprits idéalistes, Louis n'ayant pu au demeurant ignorer le "Vénérable" dijonnais.





"Boutade bacchique"



L'un qui se travaille et s'échine,
S'en va visiter le Boa,
Chercher un magot à la Chine,
Un cornet de poivre à Goa.

L'autre que tous soins importune
Sous le duvet s'ensevelit,
Espérant bien que la fortune
Le viendra tirer de son lit.

Mortels insensés que vous êtes,
Riez, buvez durant vos jours,
Consolez-vous d'être mazettes
Car mazettes serez toujours.




Le château de Talant





"...un rayon de soleil lui montre, - plus rapprochés et plus distincts, - le château de Talant, dont les terrasses et les plates-formes se crénèlent dans la nue,.."







Construite en 1208, sous Eudes III, la forteresse de Talant, souvent gîte de Philippe le Hardi, sera démolie sur ordre d'Henri IV à dater du 19 juillet 1609. Sa situation lui valut la devise : "Qui voit Talant, n'est pas dedans".

Conspirateur ?



Louis Bertrand a-t-il participé, de près ou de loin, à une conspiration républicaine ou bonapartiste ? Faisait-il l’objet d’une surveillance policière ayant pu avoir des conséquences sur les péripéties de la publication de «Gaspard de la Nuit » ? La question, effleurée par Cargill Sprietsma dans son étude biographique, peut se poser.

On connait, bien entendu, ses charges journalistiques parues dans le « Patriote de la Côte d’Or » ; sa lettre à Trémont, préfet du département ( 27 avril 1831) : «  à bas les carlistes ! À bas le juste milieu ! » ; son allocution au député d’extrême-gauche Louis Marie de Lahaye, vicomte de Cormenin (3 août 1832) et sa lettre subséquente au gérant du « Spectateur » ( 6 août 1832) : «  Je ne craignais pourtant pas, tout prolétaire que je suis, d’être désavoué .../... La gloire de l’homme du peuple est d’être salué par les hommes du peuple. Entendez-vous autrement la popularité ? » ; son toast « A la moralisation du peuple par la presse » lors du banquet fédératif du 11 novembre 1832 (« ces jours ou le peuple sera roi ») ; sa proximité avec Philibert Hernoux, maire de Dijon et député d’opposition. On connaît moins l’impact de ses relations avec le comte Gustave de Damas, prétendant de sa mère, dont la vie aventureuse donnerait un fort volume. En voici quelques mots :

Claude Marie Gustave de Damas fils d’Abraham Claude Marie, comte de Damas, chevalier de Malte, et de Jeanne Louise Henrys d’Aubigny, né le 23 décembre 1788 (baptisé le 24 décembre 1788 à Saint-André) à Montbrison (Loire), descendant d’une des plus illustres familles aristocratiques du pays, placé à la Révolution, pour cause d’émigration,chez un père nourricier au château familial du Rousset, exfiltré par la suite en Valais suisse, puis - la famille étant rentrée sous le Consulat - nommé sous-lieutenant au 19ème Dragons le 14 décembre 1806 au sortir de l‘École Militaire de Fontainebleau (entré le 20 novembre 1805), participera aux campagnes de Prusse, Pologne et Allemagne. Grièvement blessé, il reprendra le service pour s’illustrer au passage de l’Esla (Espagne) et à Lugo (Portugal) où sa troupe de « cavaliers démontés » sera surnommée la « Légion Infernale ». A nouveau grièvement blessé, il sera réformé. Le 15 juin 1813, il sera rappelé et nommé lieutenant en second à la Garde d’Honneur de l’Impératrice Marie-Louise. Le 14 janvier 1814, l’Empereur lui confiera le commandement d’un corps de partisans à Lyon lequel sera le dernier à déposer les armes.Cette fidélité acharnée lui vaudra l'animosité de la Restauration. Il sera caché par Joseph Fieschi, futur auteur de l'attentat du boulevard du Temple dirigé contre Louis-Philippe le 28 juillet 1835. Aux « Cent jours », il rejoindra, contre toute attente, son cousin Roger de Damas, gouverneur militaire de Lyon, puis l’entourage de Louis XVIII à Gand (Belgique). Malgré ses puissants appuis familiaux, il ne réintégrera pas l’armée de la seconde Restauration mais sera nommé chef d’escadron en position de non-activité le 31 décembre 1816, et renvoyé à Montbrison (Loire) où il fera son Droit et complètera sa solde en exerçant les métiers de maître d’armes, professeur de dessin, jardinier fleuriste.



Gustave de Damas


En 1819, il épousera Alexandrine Gleysolles, dont il aura deux enfants : Oscar né le 19 janvier 1823 à Strasbourg ( Bas-Rhin)et Sidonie née à Chazelles (Jura) le 9 mars 1826 ( Alexandrine est décédée le 3 juillet 1826). L'évocation de ces enfants par le comte de Damas dans la correspondance adressée à Laure et Louis Bertrand du 15 octobre 1832 au 15 août 1833 montre la proximité des deux familles : «  Mes enfants parlent sans cesse de toute votre famille ; Melle Sidonie surtout regrette beaucoup la petite maman Isabelle et le méchant Ludovic, et la bonne Mme Bertrand ; elle vous envoie un baiser...". «  (Lettre datée de Lausanne le 14 novembre 1832). Or, il est avéré que Gustave de Damas, toujours suspect pour le pouvoir, a fait l’objet d’une surveillance policière dès 1823. Un ordre daté du 15 juillet 1826 signé du Préfet de Police est ainsi libellé : «  J’invite Monsieur Hinaux à donner des ordres pour que les démarches et les relations du Sieur Damas soient l’objet de la surveillance la plus stricte. ». Auparavant, une note avait déjà été adressée au même Préfet pour signaler un voyage de Gustave de Damas à Lyon le 24 juin 1824. Le 27 avril 1831, celui-ci sera acquitté par la Cour d’Assises de la Seine du chef d’ « excitation à la haine et au mépris du gouvernement »( suite de la publication le 16 février 1831 d‘un « Manifeste à la Nation » dans « La Tribune ») .Le 18 juin 1831, la Princesse Marie d’Orléans, dans une lettre adressée de Saint-Cloud au duc de Nemours, mentionne : «  Casimir Périer.../... est inquiet et démoralisé. Il parait qu’on tient les fils d’une énorme conspiration bonapartiste…/…. On a saisi dans les papiers de Mme Lennox une lettre écrite par un patriote italien au Prince Louis Bonaparte, à Londres…/…une lettre signée des initiales G de D que l’on suppose être écrite par Monsieur Gustave de Damas dans laquelle on dit à Mr Lennox que sa position sociale lui permet de jouer un beau rôle ». Le 24 novembre 1831, Gustave de Damas, se rendant à Lyon suite à la révolte des Canuts pour, selon les griefs officiels, y « installer Napoléon II », sera arrêté à Villefranche sur Saône, sur des informations transmises par le Préfet de Saône et Loire à son homologue du Rhône. Dans ses lettres à Ludovic ( nom emprunté par Louis à cette période) datées de Lausanne les 14 novembre et 26 décembre 1832, il fait état de la venue en Suisse de  François Vidocq : "Maître Vidoc est venu ici pour embrigader une police contre les patriotes et les carlistes qui se trouvent dans ces cantons.", " M. Vidoc, qui a été huit jours à Lausanne, y a fait des siennes ; il s’est servi des armes de Basile, du système de Caze ; mais bientôt reconnu, il a été forcé de partir plus vite qu’il n’était venu. ».


François Vidocq



On peut donc conjecturer, au vu de ce très étroit suivi policier, que les relations de Gustave de Damas avec la famille Bertrand étaient connues des autorités. Mais qu'en est-il d' une éventuelle complicité ? La correspondance peut nous renseigner : Dans sa lettre du 14 novembre 1832 datée à Lausanne, Gustave de Damas indique : "Je me dédommage aujourd’hui de cette privation que j’ai éprouvée, en vous envoyant, ci-joint, un extrait d’une lettre de "qui vous savez bien". Cette phrase qui fait suite à une autre dans laquelle il est question de son voyage en Angleterre, suffira pour vous prouver que je n’ai pas perdu de vue notre projet, auquel je tiens d’autant plus qu’il doit nous réunir…" .Dans celle du 1er mai 1833 expédiée de Joliment près Lausanne : "Je travaille ici beaucoup pour la cause, et je ne puis confier au papier, malgré que je sois assuré de l’occasion dont je me sers pour vous faire parvenir ceci. Tout ce que je puis vous dire, c’est que tous nos châteaux en Suisse ne sont pas tous démolis. Patience." Enfin dans celle du 14 juillet 1833 de Joliment :  "Je donnerais cent mille francs, si je les avais, pour que vous fussiez dans ce moment avec moi : je ne puis vous expliquer le pourquoi ; mais si vous pouvez, venez à la fin de ce mois. De belles fêtes se préparent ici, la moins brillante sera celle des vignerons de Vevey qui n’a lieu que tous les quarante ans et qui attirent dans ce pays 20 mille étrangers - Les "patriotes" se réjouissent d’avance du feu d’artifice qui doit se voir jusqu’en Piémont." Or, la fête des Vignerons de Vevey devait marquer le début du soulèvement républicain "Jeune Italie" dirigé par Giuseppe Mazzini, Gustave de Damas en étant le coordonnateur militaire avec le grade de Général. L'opération, ajournée en 1833, sera un échec, sous un autre commandement, début 1834.

Il est donc avéré que Louis était au moins informé des projets de Gustave de Damas. Il en est toutefois apparemment resté à ce stade. Gustave cessera sa correspondance suite au refus matrimonial de Laure Bertrand et s'engagera dans d'autres aventures qui le mèneront à Téhéran  où, étant devenu Maréchal de Perse, il mourra le 18 novembre 1842. Quant à Louis, on sait qu'après ses derniers déboires dijonnais, il gagnera Paris pour se heurter à de nombreuses difficultés.Cargill Sprietsma les évoquera, se moquant au passage de Léon Séché, auteur d'un article intitulé "Les derniers jours d'Aloysius Bertrand" (Mercure de France du 15 mai 1905), mettant en cause la sincérité de l'amitié d'Antoine de Latour : " Antoine de Latour, qui était alors précepteur du duc de Montpensier, jouissait d'un grand crédit de par ses fonctions, mais il ressemblait à la plupart des hommes en place qui aiment mieux obliger les gens heureux que ceux qui besognent et qui peinent. Lié avec presque tous les poètes et les littérateurs du temps, poète et littérateur lui-même, j'en sais une bonne demi-douzaine, à commencer par Güttinger, à qui il avait fait donner le ruban rouge, mais je doute qu'il ait été d'un grand secours à son camarade de Dijon." On peut en effet constater que si Antoine de Latour a bien été un soutien pécuniaire ponctuel, il n'a jamais engagé son nom influent pour appuyer la publication de "Gaspard de la Nuit" ni recommander Louis pour un quelconque emploi. Ses lettres lénitives sont marquées de la même prudence que celle dont feront montre Harel, Roederer et Renduel.

Louis Bertrand "sentait le soufre" sur le plan religieux, dira son frère Frédéric Il en était de même du point de vue politique. Très marqué par ses élans publiés et fréquentations, il n'avait toutefois pas l'âme suffisamment aventurière pour s'engager plus avant dans la pratique révolutionnaire. Nul doute que cette apparence ne l'ait  grandement desservi dans ses multiples démarches. Y voir au surplus la main de la police secrète peut sembler téméraire mais le secret a d'indéniables mérites.



Château du Rousset

" Les grottes d'Asnières"



"Que de fois j'ai étoilé d'une bougie les grottes souterraines d'Asnières où la stalactite distille avec lenteur l'éternelle goutte d'eau du clepsydre des siècles !" s'exclame Louis. Ses commentateurs, au mieux, situeront, ces grottes, "au nord de Dijon", sans autre précision ; au pire, H. H. Poggengurg en fera " des carrières assez insignifiantes". Encore faut-il s'accorder sur le sens donné à cette insignifiance. Importance volumique, intérêt esthétique ? Elles ne sont, en effet, que des carrières souterraines, aujourd'hui murées ou propriétés privées. Cependant, source matérielle, elles abritèrent bien des conciliabules.

C'est de ces carrières que seront tirées les pierres qui serviront à bâtir la flèche de Saint-Philibert - dite construite par les fées -, une partie de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle, les hautes portes de Saint-Bénigne, la tour Saint-Pierre, la tour Saint-Nicolas, et bien d'autres bâtiments. C'est surtout dans ce calcaire microcristallin, facile à scier et travailler, que Claus Slüter sculptera le portail de l'église de la Chartreuse de Champmol, le tombeau de Philippe le Hardi et le Puits de Moïse. 

Quant aux chuchoteries, elles s'y tinrent au temps des "carbonari"- dont "Jeune Italie" de Giuseppe Mazzini sera une résurgence - et de la "Charbonnerie française". Elles seront, plus tard, ces grottes, le siège secret de la "Société Démocratique Dijonnaise" puis d'une autre confrèrie : "Les vrais vengeurs de la Démocratie", associations républicaines opposées au régime impérial (Napoléon III).

Les grottes d'Asnières ont une histoire ; Louis ne l'ignorait pas (il lisait la "Description Générale et Particulière du duché de Bourgogne" de Claude Courtépée qui en fait état). Il a pu, par ailleurs, assiter lui-même à des réunions confidentielles. En tout cas, il fréquentait tant les grottes d'Asnières que celles de Chèvremorte où elles se tenaient.




Christ de Claus Slüter