Un des premiers critiques - Paul de Molènes



Suite à la mise en vente de "Gaspard de la Nuit" le 11 novembre 1842, paraîtra dans la "Revue des Deux Mondes" du 15 janvier 1843 une critique de Paul Gaschon dit Paul de Molènes (1821-1862) dont voici l'essentiel :

"Louis Bertrand est un véritable artiste, un artiste dans toute l’étendue qu’on puisse donner au sens de ce beau nom. Toute sa vie s’est consumée à rêver l’alliance qui produit les ouvrages durables, l’alliance du sentiment instinctif et passionné de la nature avec le sentiment patient et réfléchi du travail humain. Il a étudié les vaches dans les prés et les tableaux de Paul Potter. Il a compris qu’avec des larmes on écrivait des lettres d’amour mais qu’on ne faisait point d’élégies, qu’avec de l’enthousiasme on se battait mais qu’on ne faisait point d’odes. Comme à l’amour, il faut au poète des larmes ; comme au soldat, il lui faut de l’enthousiasme, et de plus qu’eux, il faut encore qu’il acquière, pour la recherche inquiète d’un secret de création, la puissance de faire sortir de son sein, pour les animer d’une vie indépendante de la sienne, ses tendresses et ses ardeurs. Louis Bertrand n’a rien négligé pour arriver à cette puissance. Il a cherché l’art de créer avec une passion d’alchimiste. Le seul reproche qu’on puisse lui adresser, c’est de ne pas avoir eu assez de foi dans la soudaineté de l’expression. Je crois qu’on pourrait faire dans la poésie la distinction que les théologiens font dans la vertu. Une belle œuvre comme une bonne action est due à deux mouvements, dont l’un est la grâce, l’autre l’effort. Louis Bertrand a trop négligé la grâce pour ne s’en rapporter qu’à l’effort. Je suis sûr qu’à la fin de sa vie, il n’eut pas eu plus de plaisir à voir Venise d’une gondole en respirant l’odeur marine de ses lagunes qu’à la voir d’un banc du Louvre dans un des tableaux de Canaletto. La préoccupation constante et exclusive des transformations que l’acte fait subir aux objets doit toujours amener un semblable résultat. L’imagination se rétrécit, le cœur se resserre à ne pas regarder un arbre sans songer au moyen de le réduire pour le peindre, à ne pas entendre ce chant d’oiseau sans essayer de le noter. Il vaut mieux que la coupe ait quelques ciselures de moins, et qu’elle soit assez profonde pour contenir tout le nectar qu’on veut y verser. Louis Bertrand a été obligé de répandre au dehors un breuvage que son vase n’était pas assez grand pour renfermer. Ainsi, Monsieur Sainte-Beuve, dans sa notice, cite des pages empreintes d’une mélancolique élévation que le poète a retranchées parce qu’elles ne pouvaient pas s’accorder avec les dimensions de son livre.




Maintenant qu’est-ce que « Gaspard de la Nuit » ? C’est une oeuvre qui a un grand charme et qu’il serait dangereux d’imiter. Louis Bertrand vint à Paris en 1828. On était alors au plus fort de la réaction littéraire contre les idées de l’empire. C’était surtout dans les ateliers qu’éclatait la révolution. La peinture et la poésie, qui de tout temps ont été si étroitement unies, se confondirent presque à cette époque, en se soulevant pour la même cause ; et ceux qui tenaient la plume, et ceux qui maniaient le pinceau, prirent le même côté pittoresque des objets. On rêva d’appliquer au style les procédés de Rubens et de Murillo. L’abus de l’épithète morale, qui avait perdu l’école de l’empire, fut remplacé par l’abus plus grand encore de l’épithète matérielle. Il ne fut plus permis au ciel que d’être bleu, à la mer que d’être verte ; les flots paisibles et le ciel souriant appartenaient à une langue proscrite. Je ne conçois pas un homme qui veut écrire après n’avoir médité que sur des livres ; on court le risque de ne pas arriver à la complète rectitude du langage sans l’intelligence des principes du dessin, et le poète qui n’a pas le sentiment du coloris, si grand puisse-t-il être, ne sera jamais que le dieu d’un monde sans soleil. Mais il faut prendre garde aux envahissements de la peinture dans le style. L’écrivain qui ne prend ses couleurs que dans la palette du peintre finit par donner à sa pensée une enveloppe lourde et opaque, sous laquelle elle ne rayonne plus. Il n’atteint jamais au mérite de saisissante réalité que présente un tableau, et il perd le bénéfice du suprême idéal qui est réservé à la poésie.

Le style, qui est la matière dont sont faites les œuvres d’esprit doit être au-dessus du marbre et des couleurs. On se souvient de ce métal de Corinthe qui était composé d’airain, d’argent et d’or. Le style aussi est dû à un mélange. Il se compose en unissant aux éléments terrestres des éléments aux seules régions de l’intelligence. Gaspard de la Nuit a le tort d’être une suite de tableaux exécutés sans pinceau et sans crayon, avec les procédés réservés au crayon et au pinceau.




Après ces réserves, qu’il nous soit permis de dire tout le bien que nous pensons du livre de Louis Bertrand. Ce n’est point seulement, comme il le déclare lui-même dans sa préface, ce n’est pas seulement Rembrandt et Callot qu’il a aimés et imités. Si puissante, si originale soit-elle, l’inspiration de Callot et de Rembrandt, à laquelle tant d’esprits se sont allumés déjà dans les lettres comme dans la peinture, ne suffirait pas à donner à Gaspard de la Nuit la physionomie insolite par laquelle il nous séduit dès les premières pages. On trouve dans cette œuvre des traces d’adorations moins connues et toutes particulières à la nature qui les a ressenties. Louis Bertrand n’était pas un de ces hommes qui, dans une galerie de tableaux, vont faire les stations prescrites devant les toiles désignées d’avance par l’opinion publique à l’admiration ; c’était un de ces fantasques promeneurs dont l’âme et les yeux s’arrêtent où est le charme qui les attire ; qui s’attardent tellement dans une église de Peeter-Neef ou dans quelque chemin creux de Wynants, qu’il ne leur reste plus de temps pour contempler Le Titien ou le Raphaël qu’ils étaient venus visiter. Le nom de Breughel de Velours est un de ceux que Louis Bertrand à écrits dans une préface où il rend hommage à ces maîtres. Breughel fut un des ces peintres les plus bizarre de cette école flamande, où sont écloses tant de merveilleuses fantaisies. On se souvient de cet artiste d’Hoffmann qui […/…] cherche à faire tenir tout un poème dans un cadre de fleurs. […/…] Bertrand a compris ces paysages à la manière de Breughel de Velours. On voit qu’il a rêvé aussi devant ces naïfs intérieurs ou Lucas de Leyde nous montre la vierge à genoux […/…] cependant il y a dans Louis Bertrand quelque chose qui vaut encore mieux que tous ces emprunts, c’est ce qu’il est parfois parvenu à tirer de son propre cœur. Avant de venir végéter et mourir à Paris, le poète a vécu et rêvé à Dijon. Dijon où s’est épanouie sa jeunesse, est pour lui ce qu’est à l’enfant la maison où il est né, un monde à la fois mystérieux et connu, illuminé par l’amour et agrandi par la rêverie. Tout ceux dont l’enfance s’est écoulée en province retrouveront les plus chers parfums, les voix les plus argentines de leurs jeunes années, en lisant les pages où Bertrand raconte ses excursions sur les bords de la Suzon et ses extases devant les ruines de la Chartreuse. Nous regrettons que le poète de Dijon ne se soit point plus souvent livré aux inspirations du terroir […/…] Si charmantes que soient les régions fantasques où l’imagination s’est promenée jusqu’à la lassitude, je crois qu’on leur préfère encore ces régions amies avec leurs horizons doux et familiers aux regards. Ceux que consultait Bertrand auraient dû lui dire : « Laissez là les paysages de Salvador Rosa avec leurs noirs rochers, dont vous n’avez pas entendu les échos ; leurs cieux pleins de nuées houleuses, dont vous n’avez pas respiré les souffles orageux, pour nous dépeindre ces sentiers connus de vos pas, où le lapin de La Fontaine fait encore son déjeuner de thym et de serpolet. ».





On peut aujourd’hui ne pas partager tous les termes de cette critique intervenant en terrain vierge. D’autres ont dit plus finement combien Louis était artiste. Mallarmé : « La poésie consistant a créer, il faut prendre dans l’âme humaine des états, des lueurs d’une pureté absolue qui bien chantés et bien mis en lumière, cela constitue en effet les joyaux de l’homme : là il y a symbole, il y a création, et le mot poésie a ici son sens. » En tentant la transposition de techniques spécifiques, il a pris le risque de peindre au moyen de morphèmes musicaux et plastiques les tableaux des états, des lueurs de son âme. Il a tracé ses propres chemins creux, où l’indécis au précis se joint, pour trouver du nouveau, ouvrant ainsi une voie à la révolution poétique.

Notre-Dame de Dijon




L’église Notre-Dame de Dijon, passant pour le chef-d’œuvre de l’architecture bourguignonne du XIII°siècle (début des travaux +- 1230 - consacrée le 8 mai 1334), ne manque pas de curiosités esthétiques et architecturales. Vauban aurait voulu une boite pour la conserver ; Soufflot, Viollet-le-Duc la tenaient pour modèle des méthodes de construction gothique. La voici telle qu'elle est représentée sur la plupart des gravures anciennes.






la façade en 1762 - d'après Le Jolivet





l'église Notre-Dame d'après une gravure de 1832


On y remarque pas "de ces monstrueuses figures, que les sculpteurs du moyen-âge ont attachées par les épaules aux gouttières des cathédrales", et cependant, l'une d'elles, fausse-gargouille survivante d'un abattage méthodique réalisé dès le XIII° siècle à la suite d'un accident mortel, subsistait à l'angle supérieur droit de la façade. Nul doute qu'il s'agit de cette "atroce figure de damné qui, en proie aux souffrances, tirait la langue, grinçait des dents, et se tordait les mains devant Gaspard. On la devine plus qu'on ne la voit sur ce cliché :




La voici telle que les photographes de presse ( "Le Bien Public") ont pu la voir - restaurée au XIX° siècle - lors de son dépôt au musée des Beaux-Arts de Dijon en 1966. Actuellement dans les réserves du musée archéologique, elle n'est plus exposée au public. Sa copie est en place sur la façade de Notre-Dame.






A la suite de la Révolution, l’église « convertie avec son porche en une douane où s’introduisaient journellement des guimbardes attelées de huit chevaux, des traîneaux pesamment chargés ( Rapport du 11 thermidor an III, cité par Charles Oursel ) a subi de nombreuses dégradations. Une restauration sera entreprise en 1865 et l’église rendue au culte le 11 novembre 1873. En 1880-81, une équipe de sculpteurs parisiens, viendra remettre en place les fausses-gargouilles absentes depuis plus de six siècles.



la façade actuelle


Pour l'anecdote, voici la très célèbre "Chouette" porte-bonheur qu'il convient de caresser de la main gauche en faisant un vœu, le regard porté par dessus l'épaule gauche sur le dragon ; le diable du trumeau de porche (intérieur ) et un cul de lampe de tourelle.

















"Le diable amoureux" - Jacques Cazotte



"Le diable amoureux" - Nouvelle espagnole - du dijonnais Jacques Cazotte (7 octobre 1719 à Dijon- guillotiné le 25 septembre 1792 à Paris), se déroulant entre Venise et Maravillas (Estremadure), n'est pas sans avoir influencé la poésie de Louis, au même titre que "Smarra" et "Trilby" de Charles Nodier. Gérard de Nerval lui a consacré un portrait conséquent dans son recueil "Les Illuminés".







Jacques Cazotte



Quelques extraits du "Diable amoureux" :


"A peine avais-je fini, une fenêtre s'ouvre à deux battants, vis à vis de moi, au haut de la voûte : un torrent de lumière plus éblouissante que celle du jour fond par cette ouverture : une tête de chameau horrible, autant par sa grosseur que par sa forme, se présente à la fenêtre : surtout elle avait des oreilles démesurées. L'odieux fantôme ouvre la gueule, et, d'un ton assorti au reste de l'apparition me répond : "che vuoi" ? Toutes les voûtes, tous les caveaux des environs retentissent à l'envi du terrible : "che vuoi" ? [.../...]

" La fenêtre s'est refermée, toute autre vision a disparu, et il ne reste sous la voûte, suffisamment éclairée, que le chien et moi."

(Passage a rapprocher de l'article de Noriko Yoshida "La fenêtre et le regard - Gaspard de la Nuit " - Les Diableries de la Nuit - Hommage à Aloysius Bertrand - Figures Libres - sous la direction de Francis Claudon)








" C'était dans le milieu du mois de juillet. Bientôt je fus chargé par une pluie abondante mêlée de beaucoup de grêle.

Je vois une porte ouverte devant moi : c'était celle de l'église du grand couvent des franciscains ; je m'y réfugie. [.../...] J'arrive enfin dans une chapelle enfoncée et qui était éclairée par une lampe, le jour extérieur n'y pouvant pénétrer : quelque chose d'éclatant frappe mes regards dans le fond de la chapelle ; c'était un monument. Deux génies descendaient dans un tombeau de marbre noir ; une figure de femme ; deux autres génies fondaient en larmes auprès de la tombe. [.../...] J'attache mes yeux sur la tête de la principale figure. Que deviens-je ? Je crois voir le portrait de ma mère."

(Correspondance textuelle avec la vision de Notre-Dame de Dijon. Première préface de "Gaspard de la Nuit" - Cf Henri Corbat - "Hantise et imagination chez Aloysius Bertrand" - page 50)






Venise au XV° siècle



"On ne me donne pas le temps de réfléchir sur cette harangue singulière : un coup de sifflet très aigu part à côté de moi. A l'instant, l'obscurité qui m'environne se dissipe : la corniche qui surmonte le lambris de la chambre s'est toute chargée de gros limaçons : leurs cornes qu'ils font mouvoir vivement en manière de bascule, sont devenues des jets de lumière phosphorique, dont l'éclat et l'effet redouble par l'agitation et l'allongement.

Presque ébloui par cette illumination subite, je jette les yeux à côté de moi ; au lieu d'une figure ravissante, que vois-je ? ô ciel ! c'est l'effroyable tête de chameau. Elle articule, d'une voix de tonnerre, ce ténébreux che vuoï qui m'avait tant épouvanté dans la grotte, part d'un éclat de rire humain plus effrayant encore, tire une langue démesurée...

Je me précipite, je me cache sous le lit, les yeux fermés, la face contre terre. Je sentais battre mon coeur avec une force terrible : j'éprouvais un suffoquement comme si j'allais perdre la respiration. Je ne puis évaluer le temps que je comptais avoir passé dans cette inexprimable situation, quand je me sens tirer par le bras ; mon épouvante s'accroît : forcé néanmoins d'ouvrir les yeux, une lumière frappante les aveugle.

Ce n'était point celle des escargots, il n'y en avait plus sur les corniches ; mais le soleil me donnait aplomb sur le visage. On me tire encore par le bras ; on redouble : je reconnais Marcos.

Eh ! seigneur cavalier, me dit-il, à quelle heure comptez-vous donc partir ? si vous voulez arriver à Maravillas aujourd'hui vous n'avez pas de temps à perdre, il est près de midi."

(Tableau fantastique manifestement à l'origine - entre autres - de "La nuit et ses prestiges")


Théophile Gautier - Notice de 1869





Dans une notice rédigée pour l’édition Michel Levy -1869 - des œuvres complètes de Charles Baudelaire, Théophile Gautier émet une opinion contestable - me semble-t-il - sur « Gaspard de la Nuit » :

« Dans une courte préface adressée à Arsène Houssaye, qui précède les Petits Poèmes en prose,, Baudelaire raconte comment l’idée d’employer cette forme hybride, flottant entre le vers et la prose, lui est venue. » :

« J’ai une petite confession à vous faire. C’est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux « Gaspard de la Nuit » d’Aloysius Bertrand ( un livre connu de vous, de moi et de quelques-uns de nos amis, n’a-t-il pas tous les droits d’être appelé fameux ?) que l’idée m’est venue de tenter quelque chose d’analogue…. »

« Il n’est pas besoin de dire que rien ne ressemble moins à "Gaspard de la Nuit" que les "Petits Poèmes en prose" . Baudelaire s’en aperçut dès qu’il eût commencé son travail et il constata cet « accident » dont tout autre que lui s’enorgueillirait peut-être, mais qui ne peut qu’humilier profondément un esprit qui regarde comme le plus grand honneur du poète d’accomplir « juste » ce qu’il a le projet de faire.

On voit que Baudelaire prétendait diriger l’inspiration par la volonté et introduire une sorte de mathématique infaillible dans l’art. Il se blâmait d’avoir produit autre chose que ce qu’il avait résolu de faire, fût-ce, comme au cas présent, une œuvre originale et puissante.

[…/…]

« Il nous faut nous borner a citer les titres de quelques-uns de ces «Petits Poèmes en prose » , bien supérieurs, selon nous, par l’intensité, la concentration, la profondeur et la grâce, aux fantaisies mignonnes de Gaspard de la Nuit que Baudelaire s’était proposé comme modèle. »

N’y a-t-il pas quelque incohérence à hiérarchiser deux œuvres « singulièrement différentes » (Baudelaire) ?

Saint-Jean - "La ronde sous la cloche"






L’Eglise avait fait coïncider la Saint Jean avec le solstice d’été en souvenir du baptême du Christ par le Précurseur, Jean le Baptiste. Cette date correspondait naturellement à la fête celtique dédiée au soleil, honoré par de grands feux allumés soit par le prêtre local soit par les jeunes mariés de l’année. Le feu, représentant la passion, avait dans l’esprit populaire, une parenté avec l’accouplement et la reproduction.





La place à feu, ou « feulière », « foulière », de Dijon se situait Place Saint-Jean, au pied même de l’église, c’est-à-dire, au Moyen-Âge, dans le cimetière. Les foires et marchés s’y tenaient en effet très souvent. La fête de la Saint-Jean commençait par les dévotions puis la veillée jusqu’au douze coups de minuit. Alors débutait une sarabande forcenée et hurlante autour d’un feu de cent fagots. A l’écroulement du bûcher, les garçons sautaient par-dessus les braises en s’aidant parfois d’une perche de charme. Lorsqu’une fille acceptait de « sauter les brandons » avec un garçon, cet engagement avait valeur de serment.

Cet épisode festif a sans nul doute inspiré Louis pour le poème « La ronde sous la cloche », comme il a intrigué Henri IV qui mit le feu au bûcher le 23 juin 1595.




Robert Sabatier - Histoire de la poésie française



"Il est un des plus rares inventeurs que nous connaissions en matière de poésie : pour le fond et pour la forme. C’est de lui que vient le poème en prose comme nous l’entendons aujourd’hui, c’est lui qui a tendu une nouvelle lyre aux plus grands, qu’ils le reconnaissent ou non. Le Baudelaire du « Spleen de Paris » n’est pas ingrat : « J’ai une petite confession à vous faire. C’est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux « Gaspard de la Nuit » d’Aloysius Bertrand… » Le Max Jacob du « Cornet à dés » pourra parler d’Aloysius comme n’étant qu’un peintre violent et romantique, il lui devra beaucoup, et faut-il mentionner entre Baudelaire et Max Jacob, Villiers de L’Isle-Adam, Charles Cros, Mallarmé, Rimbaud, Huysmans…

Aloysius sculpte sur ivoire des sujets de son temps, mêlant en bon hugolien, le sublime et le grotesque. Il refuse le ronron du vers, le ton déclamatoire, le discours, le récit verbeux, il veut mettre beaucoup, beaucoup en peu de mots. Il a ses disciplines, presque ses manies : nombre constant d’alinéas et nombre constant de lignes, enchaînements logiques abolis, imagerie en patchwork mêlant le détail réaliste à la vision onirique.[…/…]

« Gaspard de la Nuit » se présente comme les trésors des quarante voleurs. On y trouve de tout, comme dira Mallarmé. Bien des grands ont emprunté le chemin créé par ce poète apparemment mineur, cheminant à ses côtés avant de créer leur propre route. C’est un poète qui ne déçoit jamais. Aujourd’hui, même si le temps à ajouté du suranné au suranné volontaire, « Gaspard de la Nuit » n’a rien perdu de son charme. Il y a là quelque magie. »

Le château de Rouvres



Dans la première préface Louis écrit : " Mais quelle est cette cavalcade ? C'est le Duc qui va s'ébattre à la chasse. Déjà la Duchesse l'a précédé au château de Rouvres." L'identification de ce château, nonobstant des questions peut-être légitimes (Rouvres en Plaine ou Rouvres sous Meilly), ne parait pas devoir poser problème. En effet, le château des Ducs de Bourgogne était à Rouvres (en Plaine). On peut lire chez Claude Courtépée :

"Le château, bâti par les Ducs de la première race, est qualifié de fortersse en 1287.Philippe, dernier duc de cette race, y reçut le jour, et y mourut tristement à l'âge de seize ans, étant tombé de la fenêtre de son appartement.

Le Roi Jean, son héritier, y passa plusieurs jours en 1361, et y créa le Parlement de Saint Laurent. Philippe le Hardi, son fils, y conduisit sa nouvelle épouse, Marguerite de Flandres en 1370. Il reçut l'année suivante le cardinal d'Angleterre et le Duc de Lorraine en même temps. Le duc Jean, résolut d'y résider, le fit embellir et fortifier en 1414 et y mit garnison. La duchesse de Savoie, soeur de Louis XI y fut enfermée avec son fils par ordre du duc Charles en 1467. Isabelle de Bourgogne, fille du duc Jean, y mourut en 1412, et fut apparemment inhumée dans l'église.[.../...]

Ce château dont il ne reste que des pans de murs très épais, avait deux étages, avant sa destruction par Galas ; on y comptait cinquante cinq cheminées ; le pavillon avec ses ailes avait soixante deux toises de long. [.../...]

Galas brûla Rouvres en 1636 et ne respecta que la maison de Monsieur de la Tournelle. Le clocher qui avait une belle flèche couverte d'ardoise, fut consumé et les cloches fondues : le château fut détruit à coups de canon, à l'exception de deux tours démolies en 1735 pour construire la grange de dîme. [.../...] Un incendie presque général, arrivé en 1666, acheva la ruine de ce lieu."


L'édition "Scripta Manent" - 1928



L'édition "Scripta Manent", à " l'enseigne du pot cassé ",et des illustrations d'Henry Chapront.














Proverbe Bourguignon



Dans la première préface, Louis évoque " les Riches de Châlons, les Nobles de Vienne, les Preux de Vergy, les Fiers de Neuchâtel, les Bons barons de Beaufremont" qui caracolent derrière le duc de Bourgogne. On retrouve ces personnages dans "Le livre des proverbes français" de Le Roux de Lincy (1859) dont voici un extrait :

"Les Proverbes relatifs à des noms propres sont assez considérables. Il n'est personne qui, cherchant en sa mémoire, ne s'en rappelle quelques-uns. On peut les diviser, pour la France en deux catégories : ceux qui se rapportent à des noms propres de tous temps, de tous les pays ; ceux qui appartenaient au blason. La plus grande partie des devises héraldiques ne sont autres que d'anciens proverbes appliqués au nom des grandes familles. Par exemple :

Le bois est vert et les feuilles sont Arces
A tout venant Beaujeu
Maille à maille se fait l'Aubergeon
Bonne est Lahaye autour du Bled.


Il existe encore un certain nombre de dictons populaires qui se rapportent à la noblesse de chacune de nos provinces ainsi pour la Bourgogne :

Riche de Chalon
Noble de Vienne
Preux de Vergy
Fiers de Neuchâtel
Et la maison de Beaufremont
D'où sont sortis les bons barons."

Louis s'est manifestement inspiré de ce vieux dicton populaire.


(Les familles et lignées sont connues)


Dizain en losange



du
pendu
le squelette
le soir, reflète
les feux du couchant
là-bas, au penchant
morne et sévère
du calvaire
des trois
croix


La chapelle de Saint-Jacques de Trimolois



La chapelle de Saint-Jacques de Trimolois (ou Trémolois) n’était déjà plus qu’un souvenir à l’époque de Louis.Elle seule avait survécu à la destruction du village, situé entre Larrey et Chenôve. Isolée dans le vignoble, elle devait prendre en dernier lieu le nom de Saint-Jacques des Vignes. Mais pour plus de détails, reprenons les termes utilisés par Charles Oursel dans sa monographie intitulée : « L’église Notre-Dame de Dijon » :

« Diverses communications de M. l’abbé Maurice Chaume à la Commission des Antiquités de la Côte d’Or sur les anciennes paroisses de Dijon ont montré qu’apparait dans les textes, en 801, dans la banlieue sud de Dijon, une église et une paroisse Saint-Jacques de Trimolois. L’église était encore représentée, à la veille de la Révolution, par un petit édifice dont nous possédons des dessins et un plan ; il semble, d’après le lavis dû au talent de l’archéologue Baudot, que la partie orientale de l’église, si l’on en juge par le profil tréflé des fenêtres, ait été remaniée au début du XIII° siècle. Démolie définitivement peu après 1798, l’église Saint-Jacques de Trimolois a complètement disparu, et son emplacement exact n’a pas encore été reconnu.

Avant le milieu du XII° siècle, d'autre part, se développe au nord du "Castrum Divionense" un nouveau marché, un "Forum" sur lequel est élevée une chapelle Sainte-Marie, d'origine probablement ancienne, et dont l'église-mère est Saint-Jacques de Trimolois. Après l'incendie de Dijon en 1137, Notre-Dame du Marché est enfermée dans la nouvelle muraille et devient une paroisse urbaine. Ce n'était, semble-t-il, qu'une modeste église : deux bulles des papes Adrien IV et Alexandre III, confirmant en 1156, puis en 1172, les biens de la collègiale Saint-Etienne, mentionnent la chapelle Notre-Dame du Marché : "confirmamus capellam S. Jacobi de Tremoleto, cum Capella Sancte Marie de Foro."





le croquis de Baudot



Hypothèse vérifiée



Dans un article intitulé « Hypothèses » -ci-dessous - j’ai évoqué celle selon laquelle le nom de Saint-Maur aurait pu être attribué à l’abbaye de Saint-Bénigne réformée. Or, on lit dans « Dijon ancien et moderne » (1840) de Charles-Hippolyte Maillard de Chambure : « C’est ainsi que mourait, dans le relâchement et l’oubli de la règle, cette célèbre abbaye dont la gloire et le nom étaient chers à plus d’un titre à la Bourgogne. Un instant encore, en 1651, la réforme superficielle de Saint Maur y fit renaître le goût des laborieuses études » et dans une de ses communications à l’Académie des Sciences, arts et Belles Lettres de Dijon (1829) : « les trois messes qu’on chantait à Saint-Maur le jour de la Saint-Jean, de même que le jour de la Noël… ». Deux abbayes ou églises homonymes ne pouvant passer inaperçues des érudits ( Note 31 de Jacques Bony : « Nous n’avons pu localiser de Saint-Maur dans la région »), l’hypothèse semble donc vérifiée.


Le pas d'arme(s) de Marsannay



Les critiques du poème « L’air magique de Jehan de Vitteaux notent généralement que l’expression « au pas d’arme de Marsannay » fait référence à un tournoi tenu dans ce village. C’est en effet à compter du 11 juillet 1443, à l’initiative de Pierre de Beaufremont, Comte de Charny, Conseiller et Grand Chambellan de Philippe le Bon, qu’il s’est déroulé au lieu dit « La Charme de Marcenay », à une demi-lieue (2,2 km) de Dijon sur la route de Nuits. Un pas d’armes, consistait, pour un certain nombre de gentilshommes, à défendre un pont, un chemin, un sentier de forêt, ou un passage artificiel créé pour l’occasion, contre les assauts de tout chevalier se présentant pour relever le défi. Les combats, présidés par le Duc et la Duchesse de Bourgogne, durèrent pendant six semaines près de « l’arbre de Charlemagne » ou "Arbre des Hermites" ( gros arbre sous lequel il aurait fait étape lors de son expédition à Rome pour défendre le Pape Adrien 1er aux prises avec Didier, roi des Lombards -773), permettant aux chevaliers bourguignons de se couvrir de gloire. Parmi ceux-ci ( dont la liste complète est connue), Pierre de Beaufremont et son frère Guillaume, baron de Sey et de Sombernon - « les bons barons de Beaufremont » de la première préface.

Mais,vu le contexte, ce « pas d’arme » - sans « S » à arme - semble plus proche de l’allure chaloupée prise parfois au sortir des caves que de joutes viriles et sanglantes. L’expression actuelle : « avoir une rougeole de Marsannay » est plus colorée ; le coup de masse est le même. Le pré-texte « La Gourde et le flageolet » confirme ce sentiment : « Voilà que le chevalier, ivre à demi, se mit à danser sur la pelouse, comme un ours mal dressé. Il étend les bras, il balance sa tête sur ses épaules, frappe la terre du talon, et appuie fièrement sa longue épée contre son épaule comme un hallebardier qui va à la guerre. ».

Louis s’est manifestement amusé à l’écriture de cette pièce burlesque,… la condamnant sûrement aux « Pièces détachées ».


(Pierre de Beaufremont sera gendre de Philippe le Bon - mariage contracté le 30 septembre 1448 à Bruxelles, avec Marie, légitimée de Bourgogne.)


La vierge noire



« La vierge noire, la vierge des temps barbares, haute d’une coudée, à la tremblante couronne de fil d’or, à la robe raide d’empois et de perle, la vierge miraculeuse devant qui grésille une lampe d’argent… », la voici de nos jours ( la Révolution lui a fait perdre l’enfant Jésus qu’elle portait sur les genoux ) :






Cette « Imaige » ( statue ) est vénérée à Dijon depuis le XI° siècle. Elle était déjà présente dans la « Chapelle du Marché », fille de l’Eglise de Saint-Jacques de Trimolois. La gothique Notre-Dame étant construite, elle reprit sa place dans une chapelle très sombre autour de laquelle régnait une galerie destinée à recevoir temporairement les flambeaux votifs. Des écus, des épées de chevaliers, des béquilles, diverses prothèses ( pieds de cire, d’argent, de bois), des tableaux, étaient accrochés à la voûte et aux murs. Deux lampes brûlant jour et nuit assuraient une luminosité propice au recueillement.

Etant considérée comme un « canal de grâce », elle sera appelée jusqu’au XVI° siècle « Notre-Dame de Bon-Rapport » ou de « l’Apport », puis « Notre-Dame de Bon-Espoir ». C’est devant elle que les Beaufremont, gentilshommes ayant participé au « pas de Marsannay » (1443), que Philippe Pot, Grand Chambellan de Bourgogne, chevalier de la Toison d’Or et de l’Ordre de Saint Michel, sauvé de captivité (1453), que Louis de la Trimouille (ou Trémoille), Gouverneur de Bourgogne, défenseur de la ville contre les Suisses ( siège du 7 au 13 septembre 1513 ), vinrent s’incliner. Bien d’autres solliciteront son intercession pour les motifs les plus divers ( sécheresses, inondations, maladies, … ). Sa chapelle, suite de la précédente dont la voûte a été abattue (XVII°)- destruction « cassant », parait-il, un peu l’ambiance - est encore aujourd’hui relativement fréquentée.

Mais pourquoi cette vierge est-elle noire ? Non pas, comme le dit la légende, parce qu’elle aurait été enfumée par les canons des Suisses, mais parce que l’Eglise ferait application à Marie, dans un de ses offices, de paroles tirées du Cantique de Salomon ( Cantique des Cantiques ) : « O filles de Jérusalem, je suis brune, mais de bonne grâce, comme les tentes de Kédar, et comme les pavillons de Salomon ». (C1-5) ; « Ne considérez pas que je suis brune parce que le soleil m’a regardée…. » (C1-6) - Bible Ostervald 1845.(version contestée)



(la vierge m'étant inaccessible, les photos 2 et 3 sont d'après des clichés de Thierry de Girval)

La foule se presse....au four banal de la rue de Bèze



Les commentateurs ne s'arrêtent généralement pas à cette rue de Bèze qui, il faut bien le reconnaître, ne présente pas un grand intérêt sur les plans historique et littéraire. Toutefois ce détail du four banal (ou chacun pouvait venir faire cuire son pain) montre,une fois de plus, la connaisance intime que Louis avait de sa bonne ville de Dijon. A son époque, pas de rue de Bèze, mais on peut lire ceci dans la "Description Générale et particulière du Duché de Bourgogne" de Courtépée - 1777 :

"Bèze : Cette abbaye fondée au commencement du 7 ème siècle par le Duc Amalgain dans le canton des Attoariens au Royaume de Bourgogne, fut souvent le lieu d'assemblée des Grands du temps des premiers Ducs. L'Abbé avait un hôtel dans le faubourg Saint-Nicolas. Il est souvent parlé dans les titres des douze et treizième siècles du "Four de Bèze" : une rue même avait le nom de Bèze mais il faut convenir que les plus versés dans nos antiquités, prétendent que ce "four" et cette "rue de Bèze" tirent leur nom d'une famille ancienne, dont on voit un Maire, Pierre de Bèze, en 1206, et que les moines de Bèze logeaient à Saint-Bénigne." [.../...] "Cette église (Saint-Nicolas) était anciennement au faubourg de ce nom, dans la rue dite "du four de Bèze", depuis "rue aux Coquins".

Gaspard de la Nuit est de toutes les époques. Son tableau est composé de touches diverses, individuellement datées ou datables,mais formant un tout achronique. Ainsi les remparts bertrandiens sont-ils formés de tours et portelles provenant des enceintes successives de la ville de Dijon. Gaspard ne connait pas le temps.


Les biographies



La première biographie "complète" publiée en 1889 par Henri Chabeuf, avec la notice d'annonce de publication sur les presses de l'imprimerie Darantière de DIJON.












La thèse de doctorat de Cargill Sprietsma, publiée en 1926,suivie d'une nouvelle édition préfacée par Jacques Bony, en mai 2005.









L'étude très documentée et variée, publiée en 1970 par Fernand RUDE, dans la collection "Poètes d'aujourd'hui - Seghers.




Charles BRUGNOT - un ami



Jean-Baptiste-Charles Brugnot, né à Painblanc, arrondissement de Beaune, le 26 vendémiaire an VII ( 17 octobre 1798 ) de Jean-Baptiste Brugnot, précepteur, et de Reine Jobard a fait ses études au collège de Beaune. Ayant perdu son père en 1818, il fut successivement professeur aux collèges de Cluny, Compiègne et Troyes. Atteint par la maladie du siècle, la phtisie, il dut quitter l’enseignement et devint directeur du journal « Le Provincial » en lieu et place de Louis, gestionnaire incompétent ( « Bertrand encore une fois ne te sera bon à rien. C’est la plus haute incapacité administrative qui se puisse concevoir » lettre de Foisset à Brugnot du 13 mai 1828 ). Auteur d’une traduction remarquée de l ‘ « Eloge de la folie » d’Erasme, il sera reçu le 6 janvier 1829 à l’Académie de Dijon. Vers la même époque il acheta l’imprimerie Odobé ( devenue aujourd’hui l’imprimerie Darantière - tirages de « Pléiade » Gallimard ) et fonda la feuille « Le Spectateur ». Il est mort de sa maladie de poitrine le 11 septembre 1831 à Dijon. Sa veuve, Lazarine Vauchet , passée directrice de l’imprimerie, fera paraître un volume de ses poésies en 1833.

Charles Brugnot, fier et mélancolique, souvent grognon, est cependant demeuré proche de la famille Bertrand, notamment pendant le séjour de Louis à Paris de novembre 1828 à fin mars 1830. Il visitait Laure et Elisabeth, servait d’intermédiaire aux uns et aux autres, pressait parfois Louis d’accepter un poste, l’invitait à revenir à Dijon. A son retour, l’orgueil fit des distances que la mort n’effaça pas tout à fait.



l'église de Painblanc



INVOCATION


Oh ! Viens t’asseoir aux lieux déserts,
Sauvage muse des vallées !
Ploie ici tes voiles ailées,
Et chante-moi tes derniers airs.

Avant que l’autan monotone,
Comme un loup hurleur dans les bois
Mugisse avec ses mille voix,
Chante-moi ta chanson d’automne.

Le vallon garde encor des fleurs ;
La forêt qui se décolore,
Cache sous la feuillée encore
Les longs cris des merles siffleurs.

Aux rayons du soleil qui tombe,
La crécelle aigre du grillon
Réjouit encore le sillon,
Mais demain….sa muette tombe…

Fille des champs, n’aimes-tu pas ?
A venir parfois, sans compagne,
Admirer, brillant sous tes pas,
Le frêle œillet de la montagne ?

A voir, au coteau, se dresser
Le buis massif en sombres gerbes,
Et le monde chauve balancer
L’épi fané des hautes herbes ?

Oh ! Viens là, sur le rocher nu
Essayer tes divins préludes !
Charme-moi d’un hymne inconnu,
Enfant plaintif des solitudes,

Fée aux yeux bleus, qui vas cacher
Des voix magiques et lointaines,
Parmi les mousses du rocher
Et dans la grotte des fontaines.

Au val de Gouville, octobre 1828.



Gouville



LE FOLLET DE SAINT BENIGNE


Le Follet qu’autrefois on voyait se percher,
Rouge comme une flamme, ou blanc comme un cigne,
Près du coq d’or, qui vire au bout du haut clocher,
Sur la flèche de Saint Bénigne,

Il m’a dit, cette nuit, le magique Lutin
Qui prête à l’airain sourd ses voix mélancoliques,
Et tantôt réjouit d’un murmure argentin
Le vieux chêne des basiliques :

« Bonjour, voisin, bonjour ! - Pour toi je sonnerai
Les heures et les quarts ( Dors ou veille, n’importe)
Les jours qui s’en vont lents, boiteux, l’œil éploré,
Et ceux que l’allégresse emporte.

Tiens ! Vois, à ce cadran imprimé dans sa main,
Une !…Douze !… - As-tu lu la courte page entière ?
Là, se brise sans fin le flot du genre humain !
Elle est là ton heure dernière !

Et je veux la sonner moi-même. - Un mardi soir
Entendra mon clocher, au bourdon lourd qui pleure,
Chanter, chanter pour toi, raidi sous le drap noir,
L’heure qu’on dit la dernière heure !

Tais-toi, Follet Esprit, tais-toi ! - L’heure d’adieu, -
Cet écueil redouté que n’évite personne, -
Où l’âme palpitante échoue aux pieds de Dieu,
Follet, n’importe qui la sonne ;

Mais avant, mais avant - Oh ! Laisse-moi compter
A ton cadran fatal encor quelques années ;
Quelques-uns des momens, si prompts à nous quitter,
Qu’on appelle heures fortunées !

Heures de voluptés et d’extase et d’oubli
Où mon âme n’a plus d’oreille pour la terre,
Quand la muse, le soir, brûle mon front pêli
De son baiser de vierge austère ;

Heures de paix, toujours douces au souvenir,
Quand mes enfants, bercés sur leur mère qui joue,
Essuient en leurs yeux bleus, trop prompts à se ternir
La larme qui fuit sur leur joue ;

Ou, que mon bons amis, qui sont mon univers,
Autour de mon foyer, leur journée achevée,
Perdent pour moi leur veille à me causer de vers
Et de gloire longtemps rêvée.


Dijon, 3 décembre 1829



Saint-Bénigne


L'édition AUBRY - 1943



L'édition AUBRY de 1943, illustrée par des dessins de A van OSTADE ( "La danse dans la caverne"), D DUMONSTIER ("Portrait d'homme"), E TROOST ( " Buveurs "), GOYA ("Sorcières") et M. FREMINET ( "Esquisse").