"J'aime Dijon comme l'enfant la nourrice dont il a sucé le lait, comme le poète, la jouvencelle qui a initié son coeur"
Honneur à Dijon
Serge BOBROV - l'ami russe
Les Grandes Compagnies
La paix de Brétigny survenue le 8 mai 1360,eut donc pour résultat de laisser inoccupée une masse considérable de soudards sans ressources et en général peu scrupuleux sur les moyens de s'en procurer. Edouard IV ayant vainement tenté de dissoudre ces bandes, elles devinrent sujet de préoccupation de Charles V. C'est là que Bertrand du Guesclin, récemment libéré contre rançon, proposa au roi d'en prendre la tête pour les conduire en Espagne contre les Sarrazins. Sa proposition acceptée, il manda un messager aux chefs des compagnies stationnées aux environs de Chalon sur Saône afin d'obtenir un sauf-conduit. Cuvelier rapporte :
"Bertran du Guesclin ne s'i volt arrester
Son héraut appela, si l'i dit haut et cler
"Va t'en, dit-il, bien tost et pense de l'aler
En la grande compaignie, et si va demander
Trestous les cappitaines, et feras assambler,
Un sauf-conduit pour moi lor iras demander
Car j'ai trop grant désir qu'à eux puisse parler
Celui a respondu : "Ce fait à créanter"
Sur le cheval monta et pense de l'aler
Vers Chalon sur Sone ala ces gens trouver..."
Les principaux chefs : Huon de Cavrelay, Mathieu de Gournay, Nicholas Esquabourne, Robert Scot, Gauthier Huet, ayant accordé l'autorisation, Bertrand du Guesclin fit le discours suivant (extraits) :
"Seigneur ce dit Bertran, veillez moi escouter ;
Pour coi je suis venu, je vous veil recorder.
Si vien de par le roy qui France doit garder,
Qui voldrai volontiers pour son pueple sauver
Faire tant devers vous, je le vous dis au cler,
Qu'avec moi vénissiez où je voldroie porter.
Et je vous ai souvent et le vous veil jurer
Que j'ai grand volonté de Sarrazins grever
Avec le roi de Chippre, que Dieux veille garder ;
Ou aler en Grenade pour Sarrazins grever
Parmi Espaigne irons, trop le puis désirer
[.../...]
En Espaigne porrons largèment profiter ;
Car li pais est bons pour vitaille mener,
Et si a de bons vins qui sont frians et clers."
[.../...]
"Seigneur, a dit Bertran, soiez-moi escouteurs ;
Je m'en irai parler au riche roi des Frans
Car bailler vous ferai des deux mille frans
Et si venez dîner, telz est mon essians
A Paris delez moi, je le sui désirans."
A l'issue de cette entrevue, Huon de Cavrelay ordonna que l'on apportât du vin pour en offrir à du Guesclin et Gauthier Huet vint le lui verser ; mais celui-ci voulut qu'Huet but le premier ; mais tous les chevaliers présents refusèrent l'honneur de boire avant lui. Bertrand du Guesclin ayant passé le test de sincérité, vingt cinq capitaines se rallièrent à sa cause.
Le poème, ainsi que les pré-textes "Jacques les Andelys, chronique de l'an 1364" et "Jacques les Andelys - Scènes de bandouliers", publiés respectivement le 1er mai 1828 dans le Provincial et le 9 octobre 1831 dans "le cabinet de lecture", sont inspirés de cet épisode historique. Ces trois moutures successives illustrent l'évolution de Louis vers une écriture toute d'ellipses et de concision.

Sources :
"Les grands hommes de la France - Hommes de guerre" - Ed. Goepp - 1878
"Chronique de Bertrand Du Guesclin" par Cuvelier, trouvère du XIV° siècle -1839 -Firmin Didot.
Voir la page intitulée " les Grandes Compagnies et pré-textes".
Un ami : Antoine Tenant de Latour
le Duc de Montpensier
Rentré en France, il est mort à Sceaux le 27 avril 1881. Il a popularisé en France « Mes prisons » de Silvio Pellico, mais demeure inconnu pour ses oeuvres poétiques (La vie intime - Poésies diverses - Loin du foyer).
Un soir d’automne
Une source à mes pieds roule son eau limpide,
Et mêle son murmure à celui de mes vers,
Tandis qu’autour de moi tombe la feuille humide
Du saule qui déjà sent le froid des hivers.
A l’autre bord du lac, une beauté timide
Dessine, en se jouant, ces coteaux encore verts
Qui disputent en vain à son crayon rapide
Et leurs mille détours et leurs lointains divers.
Et parfois je crois voir une blanche nacelle
S’en venir d’elle à moi pour retourner vers elle,
Et la muse, au milieu, nous sourire en passant,
Et verser tour à tour de sa coupe bénie,
Aux changeantes lueurs du jour qui va baissant,
La lumière sur l’un, sur l’autre l’harmonie.
La Tour de Montlhéri
A Victor Hugo
Devant ton vieux donjon, ô tour de Montlhéri,
Folâtrent les enfants de toute la vallée,
Et je vois tressaillir ta crénelée
Sous l’ombre du passé qui s’éveille à leur cri.
J’ai peine à contempler ta majesté troublée ;
Mais une voix sortant du monument chéri :
- « Laisse, il faut à la mort que leur bouche ait souri,
« Et que toute grandeur sous leurs pieds soit foulée. »
Ainsi vont la nature et le temps ici-bas ;
L’une créant toujours, l’autre toujours, hélas !
Heurtant quelque débris qui tombe pierre à pierre.
Et lorsque le rêveur voit du pauvre manoir
Les enfants dans leurs jeux disperser la poussière,
Il les maudit d’abord, puis s’assied pour les voir. »
Antoine de Latour a entretenu des relations épistolaires avec son ancien camarade de collège ( figurant à l'édition des "Oeuvres complètes" de H. H. Poggenburg ), lui procurant parfois des subsides, intervenant pour lui obtenir un emploi :
"Ton billet me vient fort à propos, mon cher Bertrand, j'avais perdu le numéro de ta rue. Je suis allé à la poste il y a cinq jours et j'ai vu, non pas Monsieur Conte qu'on ne voit guère que par lettre d'audience, mais un des chefs de la division du personnel. Il m'a été répondu que note avait été prise de la demande faite par M. Hernoux, mais qu'il fallait une occasion, et qu'on ne pouvait jamais dire précisément quand elle arriverait ; que d'ailleurs beaucoup de demandes étaient faites, appuyées aussi de droits bien établis, chaque occasion amenait une concurrence nouvelle. Je t'avouerai aussi mon cher ami que je n'ai pas grande influence dans les bureaux, n'ayant connu tous ces messieurs qu'indirectement et pour les affaires de mon père. Quant à mon père, ses relations avec l'administration centrale sont toutes aujourd'hui de bienveillance, surtout depuis la suppression récente du corps des inspecteurs auquel il appartenait." (lettre du 27 mars 1833)
Le style en dit autant que le fond : fin de non-recevoir diplomatique. Pour Antoine de Latour,compte tenu de sa position, la prudence restait de mise avec cet ami fantasque qu'il ne rencontrera pas. Est-il vraiment intervenu auprès de la Reine Marie-Amélie ? Rien n'est moins sûr. Louis adressera néanmoins le sonnet suivant à la Reine :
Sonnet
(A la Reine des Français)
Ma muse languissait, triste, inconnue à tous,
Cachant des pleurs amers parmi sa manteline ;
Soudain elle reprend crayon et mandoline.
Muse, quel ange donc s'est assis entre nous ?
Madame, il est un ange, au front riant et doux,
Ange consolateur qui, dès l'aube, s'incline
Vers les mortels souffrants, la veuve et l'orpheline,
L'enfant et le vieillard, - et cet ange, c'est vous !
Votre nom soit béni ! Ce cri qui part de l'âme,
Ne le dédaignez point de ma bouche, Madame !
Un nom glorifié vaut-il un nom béni ?
Oh ! je vous chante un hymne avec joie et courage,
Comme l'oiseau mouillé par le nocturne orage
Chante un hymne au soleil qui le sèche en son nid.
la Reine Marie-Amélie
Les Tilles

Bien entendu, ces éléments géographiques ne sont pas essentiels à la compréhension de l'oeuvre,sauf que les "Rochers de Chèvremorte" situés à la jonction des eaux vives de la montagne et mortes de la plaine, face au Mont-Blanc, borne frontière du pays natal (visible parfois à l'oeil nu) ne sont pas sans suggérer le tableau de Caspar David Friedrich (1774-1840) intitulé "Le voyageur contemplant une mer de nuages" et les travaux de Gaston Bachelard, officiellement ignorant de "Gaspard de la Nuit".

"Que de fois j'ai hurlé de la corne sur les rocs perpendiculaires de Chèvremorte, la diligence gravissant péniblement le chemin à trois cents pieds au dessous de mon trône de brouillards."
La critique d'Emile Magne - 15 mai 1926
"...Admis au Cénacle de la muse française Saint-Beuve accueillit à son tour un jeune dijonnais, Louis-Jacques-Napoléon Bertrand, dit Aloysius Bertrand, qui s'y présentait chargé de ses rêves et de quelques poèmes en prose.Il devait dans la suite protéger cet étrange jouvenceau et écrire sur sa vie et son oeuvre la notice qui transmit son nom à la postérité.
Il faut tenir compte au grand critique de cette bonne action car son naturel ne le portait guère à la générosité. Eût-il raison, eût-il tort d'encourager Aloysius Bertrand ? Celui-ci appartint à la lignée des Gilbert, des Malfilâtre, des Hégésippe Moreau, dont les existences malheureuses inclinent à la pitié. Comme eux, il mourut juvénile encore, ayant produit une oeuvre que des conjonctures fâcheuses l'empêchèrent de publier.
"Gaspard de la Nuit" nous apparait, avec ses fantaisies moyenâgeuses et féériques, ses pastiches, ses minces souvenirs de lecture, comme l'un des écrits les plus caractéristiques et en même temps les plus artificiels du Romantisme. Sans leur style léger, vivant, coloré, les petites pièces qui composent cet ouvrage n'offriraient qu'un maigre intérêt de lecture. Monsieur Bertrand Guégan qui les réimprime d'après le manuscrit original et en les accompagnant en appendice, de doctes notes, de fragments inédits et d'une illustration empruntée à Albert Dürer, Holbein, Rembrandt, Callot, Abraham Bosse, etc...a fait cependant oeuvre pie ; car il a servi une belle mémoire, et il permet à quelques curieux de ne point ignorer cette production représentative d'une école heureusement magnifiée par le labeur de quelques écrivains de génie. Les "Contes" de Nodier, d'une inspiration analogue, semblent plus puissants, mieux équilibrés et d'une imagination plus fertile. On se demande comment "Gaspard de la Nuit" rencontra des lecteurs à l'époque où se succédaient les fresques de Balzac. Sans doute satisfaisait-il quelques délicats épris du passé, appréciant la couleur de ses croquis flamands ou de ses sylves bourguignonnes."
Vers pour un buste de BUFFON
L'édition " Le Manuscrit de Gaspard de la Nuit" - Bertrand Guégan - 1925
L'édition établie par Bertrand Guégan, publiée en 1925 d'après le manuscrit - Payot - collection "Prose et vers" - marque le renouveau de l'intérêt pour l'oeuvre de Louis Bertrand. L'illustration est composée "d'images des vieux maîtres qui nourrirent le génie d'Aloysius" :

l'homme à la fenêtre - Van Ostade
un fou - Songes drolatiques de Pantagruel

les misères de la guerre - Jacques Callot
scène de cabaret - Van Ostade
Un des premiers critiques - Paul de Molènes
"Louis Bertrand est un véritable artiste, un artiste dans toute l’étendue qu’on puisse donner au sens de ce beau nom. Toute sa vie s’est consumée à rêver l’alliance qui produit les ouvrages durables, l’alliance du sentiment instinctif et passionné de la nature avec le sentiment patient et réfléchi du travail humain. Il a étudié les vaches dans les prés et les tableaux de Paul Potter. Il a compris qu’avec des larmes on écrivait des lettres d’amour mais qu’on ne faisait point d’élégies, qu’avec de l’enthousiasme on se battait mais qu’on ne faisait point d’odes. Comme à l’amour, il faut au poète des larmes ; comme au soldat, il lui faut de l’enthousiasme, et de plus qu’eux, il faut encore qu’il acquière, pour la recherche inquiète d’un secret de création, la puissance de faire sortir de son sein, pour les animer d’une vie indépendante de la sienne, ses tendresses et ses ardeurs. Louis Bertrand n’a rien négligé pour arriver à cette puissance. Il a cherché l’art de créer avec une passion d’alchimiste. Le seul reproche qu’on puisse lui adresser, c’est de ne pas avoir eu assez de foi dans la soudaineté de l’expression. Je crois qu’on pourrait faire dans la poésie la distinction que les théologiens font dans la vertu. Une belle œuvre comme une bonne action est due à deux mouvements, dont l’un est la grâce, l’autre l’effort. Louis Bertrand a trop négligé la grâce pour ne s’en rapporter qu’à l’effort. Je suis sûr qu’à la fin de sa vie, il n’eut pas eu plus de plaisir à voir Venise d’une gondole en respirant l’odeur marine de ses lagunes qu’à la voir d’un banc du Louvre dans un des tableaux de Canaletto. La préoccupation constante et exclusive des transformations que l’acte fait subir aux objets doit toujours amener un semblable résultat. L’imagination se rétrécit, le cœur se resserre à ne pas regarder un arbre sans songer au moyen de le réduire pour le peindre, à ne pas entendre ce chant d’oiseau sans essayer de le noter. Il vaut mieux que la coupe ait quelques ciselures de moins, et qu’elle soit assez profonde pour contenir tout le nectar qu’on veut y verser. Louis Bertrand a été obligé de répandre au dehors un breuvage que son vase n’était pas assez grand pour renfermer. Ainsi, Monsieur Sainte-Beuve, dans sa notice, cite des pages empreintes d’une mélancolique élévation que le poète a retranchées parce qu’elles ne pouvaient pas s’accorder avec les dimensions de son livre.

Maintenant qu’est-ce que « Gaspard de la Nuit » ? C’est une oeuvre qui a un grand charme et qu’il serait dangereux d’imiter. Louis Bertrand vint à Paris en 1828. On était alors au plus fort de la réaction littéraire contre les idées de l’empire. C’était surtout dans les ateliers qu’éclatait la révolution. La peinture et la poésie, qui de tout temps ont été si étroitement unies, se confondirent presque à cette époque, en se soulevant pour la même cause ; et ceux qui tenaient la plume, et ceux qui maniaient le pinceau, prirent le même côté pittoresque des objets. On rêva d’appliquer au style les procédés de Rubens et de Murillo. L’abus de l’épithète morale, qui avait perdu l’école de l’empire, fut remplacé par l’abus plus grand encore de l’épithète matérielle. Il ne fut plus permis au ciel que d’être bleu, à la mer que d’être verte ; les flots paisibles et le ciel souriant appartenaient à une langue proscrite. Je ne conçois pas un homme qui veut écrire après n’avoir médité que sur des livres ; on court le risque de ne pas arriver à la complète rectitude du langage sans l’intelligence des principes du dessin, et le poète qui n’a pas le sentiment du coloris, si grand puisse-t-il être, ne sera jamais que le dieu d’un monde sans soleil. Mais il faut prendre garde aux envahissements de la peinture dans le style. L’écrivain qui ne prend ses couleurs que dans la palette du peintre finit par donner à sa pensée une enveloppe lourde et opaque, sous laquelle elle ne rayonne plus. Il n’atteint jamais au mérite de saisissante réalité que présente un tableau, et il perd le bénéfice du suprême idéal qui est réservé à la poésie.
Le style, qui est la matière dont sont faites les œuvres d’esprit doit être au-dessus du marbre et des couleurs. On se souvient de ce métal de Corinthe qui était composé d’airain, d’argent et d’or. Le style aussi est dû à un mélange. Il se compose en unissant aux éléments terrestres des éléments aux seules régions de l’intelligence. Gaspard de la Nuit a le tort d’être une suite de tableaux exécutés sans pinceau et sans crayon, avec les procédés réservés au crayon et au pinceau.
.jpg)
Après ces réserves, qu’il nous soit permis de dire tout le bien que nous pensons du livre de Louis Bertrand. Ce n’est point seulement, comme il le déclare lui-même dans sa préface, ce n’est pas seulement Rembrandt et Callot qu’il a aimés et imités. Si puissante, si originale soit-elle, l’inspiration de Callot et de Rembrandt, à laquelle tant d’esprits se sont allumés déjà dans les lettres comme dans la peinture, ne suffirait pas à donner à Gaspard de la Nuit la physionomie insolite par laquelle il nous séduit dès les premières pages. On trouve dans cette œuvre des traces d’adorations moins connues et toutes particulières à la nature qui les a ressenties. Louis Bertrand n’était pas un de ces hommes qui, dans une galerie de tableaux, vont faire les stations prescrites devant les toiles désignées d’avance par l’opinion publique à l’admiration ; c’était un de ces fantasques promeneurs dont l’âme et les yeux s’arrêtent où est le charme qui les attire ; qui s’attardent tellement dans une église de Peeter-Neef ou dans quelque chemin creux de Wynants, qu’il ne leur reste plus de temps pour contempler Le Titien ou le Raphaël qu’ils étaient venus visiter. Le nom de Breughel de Velours est un de ceux que Louis Bertrand à écrits dans une préface où il rend hommage à ces maîtres. Breughel fut un des ces peintres les plus bizarre de cette école flamande, où sont écloses tant de merveilleuses fantaisies. On se souvient de cet artiste d’Hoffmann qui […/…] cherche à faire tenir tout un poème dans un cadre de fleurs. […/…] Bertrand a compris ces paysages à la manière de Breughel de Velours. On voit qu’il a rêvé aussi devant ces naïfs intérieurs ou Lucas de Leyde nous montre la vierge à genoux […/…] cependant il y a dans Louis Bertrand quelque chose qui vaut encore mieux que tous ces emprunts, c’est ce qu’il est parfois parvenu à tirer de son propre cœur. Avant de venir végéter et mourir à Paris, le poète a vécu et rêvé à Dijon. Dijon où s’est épanouie sa jeunesse, est pour lui ce qu’est à l’enfant la maison où il est né, un monde à la fois mystérieux et connu, illuminé par l’amour et agrandi par la rêverie. Tout ceux dont l’enfance s’est écoulée en province retrouveront les plus chers parfums, les voix les plus argentines de leurs jeunes années, en lisant les pages où Bertrand raconte ses excursions sur les bords de la Suzon et ses extases devant les ruines de la Chartreuse. Nous regrettons que le poète de Dijon ne se soit point plus souvent livré aux inspirations du terroir […/…] Si charmantes que soient les régions fantasques où l’imagination s’est promenée jusqu’à la lassitude, je crois qu’on leur préfère encore ces régions amies avec leurs horizons doux et familiers aux regards. Ceux que consultait Bertrand auraient dû lui dire : « Laissez là les paysages de Salvador Rosa avec leurs noirs rochers, dont vous n’avez pas entendu les échos ; leurs cieux pleins de nuées houleuses, dont vous n’avez pas respiré les souffles orageux, pour nous dépeindre ces sentiers connus de vos pas, où le lapin de La Fontaine fait encore son déjeuner de thym et de serpolet. ».

On peut aujourd’hui ne pas partager tous les termes de cette critique intervenant en terrain vierge. D’autres ont dit plus finement combien Louis était artiste. Mallarmé : « La poésie consistant a créer, il faut prendre dans l’âme humaine des états, des lueurs d’une pureté absolue qui bien chantés et bien mis en lumière, cela constitue en effet les joyaux de l’homme : là il y a symbole, il y a création, et le mot poésie a ici son sens. » En tentant la transposition de techniques spécifiques, il a pris le risque de peindre au moyen de morphèmes musicaux et plastiques les tableaux des états, des lueurs de son âme. Il a tracé ses propres chemins creux, où l’indécis au précis se joint, pour trouver du nouveau, ouvrant ainsi une voie à la révolution poétique.
Notre-Dame de Dijon
L’église Notre-Dame de Dijon, passant pour le chef-d’œuvre de l’architecture bourguignonne du XIII°siècle (début des travaux +- 1230 - consacrée le 8 mai 1334), ne manque pas de curiosités esthétiques et architecturales. Vauban aurait voulu une boite pour la conserver ; Soufflot, Viollet-le-Duc la tenaient pour modèle des méthodes de construction gothique. La voici telle qu'elle est représentée sur la plupart des gravures anciennes.
l'église Notre-Dame d'après une gravure de 1832
A la suite de la Révolution, l’église « convertie avec son porche en une douane où s’introduisaient journellement des guimbardes attelées de huit chevaux, des traîneaux pesamment chargés ( Rapport du 11 thermidor an III, cité par Charles Oursel ) a subi de nombreuses dégradations. Une restauration sera entreprise en 1865 et l’église rendue au culte le 11 novembre 1873. En 1880-81, une équipe de sculpteurs parisiens, viendra remettre en place les fausses-gargouilles absentes depuis plus de six siècles.
Pour l'anecdote, voici la très célèbre "Chouette" porte-bonheur qu'il convient de caresser de la main gauche en faisant un vœu, le regard porté par dessus l'épaule gauche sur le dragon ; le diable du trumeau de porche (intérieur ) et un cul de lampe de tourelle.


"Le diable amoureux" - Jacques Cazotte

Jacques Cazotte
Quelques extraits du "Diable amoureux" :
"A peine avais-je fini, une fenêtre s'ouvre à deux battants, vis à vis de moi, au haut de la voûte : un torrent de lumière plus éblouissante que celle du jour fond par cette ouverture : une tête de chameau horrible, autant par sa grosseur que par sa forme, se présente à la fenêtre : surtout elle avait des oreilles démesurées. L'odieux fantôme ouvre la gueule, et, d'un ton assorti au reste de l'apparition me répond : "che vuoi" ? Toutes les voûtes, tous les caveaux des environs retentissent à l'envi du terrible : "che vuoi" ? [.../...]
" La fenêtre s'est refermée, toute autre vision a disparu, et il ne reste sous la voûte, suffisamment éclairée, que le chien et moi."
(Passage a rapprocher de l'article de Noriko Yoshida "La fenêtre et le regard - Gaspard de la Nuit " - Les Diableries de la Nuit - Hommage à Aloysius Bertrand - Figures Libres - sous la direction de Francis Claudon)

" C'était dans le milieu du mois de juillet. Bientôt je fus chargé par une pluie abondante mêlée de beaucoup de grêle.
Je vois une porte ouverte devant moi : c'était celle de l'église du grand couvent des franciscains ; je m'y réfugie. [.../...] J'arrive enfin dans une chapelle enfoncée et qui était éclairée par une lampe, le jour extérieur n'y pouvant pénétrer : quelque chose d'éclatant frappe mes regards dans le fond de la chapelle ; c'était un monument. Deux génies descendaient dans un tombeau de marbre noir ; une figure de femme ; deux autres génies fondaient en larmes auprès de la tombe. [.../...] J'attache mes yeux sur la tête de la principale figure. Que deviens-je ? Je crois voir le portrait de ma mère."
(Correspondance textuelle avec la vision de Notre-Dame de Dijon. Première préface de "Gaspard de la Nuit" - Cf Henri Corbat - "Hantise et imagination chez Aloysius Bertrand" - page 50)

Venise au XV° siècle
"On ne me donne pas le temps de réfléchir sur cette harangue singulière : un coup de sifflet très aigu part à côté de moi. A l'instant, l'obscurité qui m'environne se dissipe : la corniche qui surmonte le lambris de la chambre s'est toute chargée de gros limaçons : leurs cornes qu'ils font mouvoir vivement en manière de bascule, sont devenues des jets de lumière phosphorique, dont l'éclat et l'effet redouble par l'agitation et l'allongement.
Presque ébloui par cette illumination subite, je jette les yeux à côté de moi ; au lieu d'une figure ravissante, que vois-je ? ô ciel ! c'est l'effroyable tête de chameau. Elle articule, d'une voix de tonnerre, ce ténébreux che vuoï qui m'avait tant épouvanté dans la grotte, part d'un éclat de rire humain plus effrayant encore, tire une langue démesurée...
Je me précipite, je me cache sous le lit, les yeux fermés, la face contre terre. Je sentais battre mon coeur avec une force terrible : j'éprouvais un suffoquement comme si j'allais perdre la respiration. Je ne puis évaluer le temps que je comptais avoir passé dans cette inexprimable situation, quand je me sens tirer par le bras ; mon épouvante s'accroît : forcé néanmoins d'ouvrir les yeux, une lumière frappante les aveugle.
Ce n'était point celle des escargots, il n'y en avait plus sur les corniches ; mais le soleil me donnait aplomb sur le visage. On me tire encore par le bras ; on redouble : je reconnais Marcos.
Eh ! seigneur cavalier, me dit-il, à quelle heure comptez-vous donc partir ? si vous voulez arriver à Maravillas aujourd'hui vous n'avez pas de temps à perdre, il est près de midi."
(Tableau fantastique manifestement à l'origine - entre autres - de "La nuit et ses prestiges")
Théophile Gautier - Notice de 1869
Dans une notice rédigée pour l’édition Michel Levy -1869 - des œuvres complètes de Charles Baudelaire, Théophile Gautier émet une opinion contestable - me semble-t-il - sur « Gaspard de la Nuit » :
« Dans une courte préface adressée à Arsène Houssaye, qui précède les Petits Poèmes en prose,, Baudelaire raconte comment l’idée d’employer cette forme hybride, flottant entre le vers et la prose, lui est venue. » :
« J’ai une petite confession à vous faire. C’est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux « Gaspard de la Nuit » d’Aloysius Bertrand ( un livre connu de vous, de moi et de quelques-uns de nos amis, n’a-t-il pas tous les droits d’être appelé fameux ?) que l’idée m’est venue de tenter quelque chose d’analogue…. »
« Il n’est pas besoin de dire que rien ne ressemble moins à "Gaspard de la Nuit" que les "Petits Poèmes en prose" . Baudelaire s’en aperçut dès qu’il eût commencé son travail et il constata cet « accident » dont tout autre que lui s’enorgueillirait peut-être, mais qui ne peut qu’humilier profondément un esprit qui regarde comme le plus grand honneur du poète d’accomplir « juste » ce qu’il a le projet de faire.
On voit que Baudelaire prétendait diriger l’inspiration par la volonté et introduire une sorte de mathématique infaillible dans l’art. Il se blâmait d’avoir produit autre chose que ce qu’il avait résolu de faire, fût-ce, comme au cas présent, une œuvre originale et puissante.
[…/…]
« Il nous faut nous borner a citer les titres de quelques-uns de ces «Petits Poèmes en prose » , bien supérieurs, selon nous, par l’intensité, la concentration, la profondeur et la grâce, aux fantaisies mignonnes de Gaspard de la Nuit que Baudelaire s’était proposé comme modèle. »
N’y a-t-il pas quelque incohérence à hiérarchiser deux œuvres « singulièrement différentes » (Baudelaire) ?
Saint-Jean - "La ronde sous la cloche"

L’Eglise avait fait coïncider la Saint Jean avec le solstice d’été en souvenir du baptême du Christ par le Précurseur, Jean le Baptiste. Cette date correspondait naturellement à la fête celtique dédiée au soleil, honoré par de grands feux allumés soit par le prêtre local soit par les jeunes mariés de l’année. Le feu, représentant la passion, avait dans l’esprit populaire, une parenté avec l’accouplement et la reproduction.

La place à feu, ou « feulière », « foulière », de Dijon se situait Place Saint-Jean, au pied même de l’église, c’est-à-dire, au Moyen-Âge, dans le cimetière. Les foires et marchés s’y tenaient en effet très souvent. La fête de la Saint-Jean commençait par les dévotions puis la veillée jusqu’au douze coups de minuit. Alors débutait une sarabande forcenée et hurlante autour d’un feu de cent fagots. A l’écroulement du bûcher, les garçons sautaient par-dessus les braises en s’aidant parfois d’une perche de charme. Lorsqu’une fille acceptait de « sauter les brandons » avec un garçon, cet engagement avait valeur de serment.
Cet épisode festif a sans nul doute inspiré Louis pour le poème « La ronde sous la cloche », comme il a intrigué Henri IV qui mit le feu au bûcher le 23 juin 1595.
Robert Sabatier - Histoire de la poésie française
"Il est un des plus rares inventeurs que nous connaissions en matière de poésie : pour le fond et pour la forme. C’est de lui que vient le poème en prose comme nous l’entendons aujourd’hui, c’est lui qui a tendu une nouvelle lyre aux plus grands, qu’ils le reconnaissent ou non. Le Baudelaire du « Spleen de Paris » n’est pas ingrat : « J’ai une petite confession à vous faire. C’est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux « Gaspard de la Nuit » d’Aloysius Bertrand… » Le Max Jacob du « Cornet à dés » pourra parler d’Aloysius comme n’étant qu’un peintre violent et romantique, il lui devra beaucoup, et faut-il mentionner entre Baudelaire et Max Jacob, Villiers de L’Isle-Adam, Charles Cros, Mallarmé, Rimbaud, Huysmans…
Aloysius sculpte sur ivoire des sujets de son temps, mêlant en bon hugolien, le sublime et le grotesque. Il refuse le ronron du vers, le ton déclamatoire, le discours, le récit verbeux, il veut mettre beaucoup, beaucoup en peu de mots. Il a ses disciplines, presque ses manies : nombre constant d’alinéas et nombre constant de lignes, enchaînements logiques abolis, imagerie en patchwork mêlant le détail réaliste à la vision onirique.[…/…]
« Gaspard de la Nuit » se présente comme les trésors des quarante voleurs. On y trouve de tout, comme dira Mallarmé. Bien des grands ont emprunté le chemin créé par ce poète apparemment mineur, cheminant à ses côtés avant de créer leur propre route. C’est un poète qui ne déçoit jamais. Aujourd’hui, même si le temps à ajouté du suranné au suranné volontaire, « Gaspard de la Nuit » n’a rien perdu de son charme. Il y a là quelque magie. »
Le château de Rouvres
Dans la première préface Louis écrit : " Mais quelle est cette cavalcade ? C'est le Duc qui va s'ébattre à la chasse. Déjà la Duchesse l'a précédé au château de Rouvres." L'identification de ce château, nonobstant des questions peut-être légitimes (Rouvres en Plaine ou Rouvres sous Meilly), ne parait pas devoir poser problème. En effet, le château des Ducs de Bourgogne était à Rouvres (en Plaine). On peut lire chez Claude Courtépée :
"Le château, bâti par les Ducs de la première race, est qualifié de fortersse en 1287.Philippe, dernier duc de cette race, y reçut le jour, et y mourut tristement à l'âge de seize ans, étant tombé de la fenêtre de son appartement.
Le Roi Jean, son héritier, y passa plusieurs jours en 1361, et y créa le Parlement de Saint Laurent. Philippe le Hardi, son fils, y conduisit sa nouvelle épouse, Marguerite de Flandres en 1370. Il reçut l'année suivante le cardinal d'Angleterre et le Duc de Lorraine en même temps. Le duc Jean, résolut d'y résider, le fit embellir et fortifier en 1414 et y mit garnison. La duchesse de Savoie, soeur de Louis XI y fut enfermée avec son fils par ordre du duc Charles en 1467. Isabelle de Bourgogne, fille du duc Jean, y mourut en 1412, et fut apparemment inhumée dans l'église.[.../...]
Ce château dont il ne reste que des pans de murs très épais, avait deux étages, avant sa destruction par Galas ; on y comptait cinquante cinq cheminées ; le pavillon avec ses ailes avait soixante deux toises de long. [.../...]
Galas brûla Rouvres en 1636 et ne respecta que la maison de Monsieur de la Tournelle. Le clocher qui avait une belle flèche couverte d'ardoise, fut consumé et les cloches fondues : le château fut détruit à coups de canon, à l'exception de deux tours démolies en 1735 pour construire la grange de dîme. [.../...] Un incendie presque général, arrivé en 1666, acheva la ruine de ce lieu."
Proverbe Bourguignon
"Les Proverbes relatifs à des noms propres sont assez considérables. Il n'est personne qui, cherchant en sa mémoire, ne s'en rappelle quelques-uns. On peut les diviser, pour la France en deux catégories : ceux qui se rapportent à des noms propres de tous temps, de tous les pays ; ceux qui appartenaient au blason. La plus grande partie des devises héraldiques ne sont autres que d'anciens proverbes appliqués au nom des grandes familles. Par exemple :
Le bois est vert et les feuilles sont Arces
A tout venant Beaujeu
Maille à maille se fait l'Aubergeon
Bonne est Lahaye autour du Bled.
Il existe encore un certain nombre de dictons populaires qui se rapportent à la noblesse de chacune de nos provinces ainsi pour la Bourgogne :
Riche de Chalon
Noble de Vienne
Preux de Vergy
Fiers de Neuchâtel
Et la maison de Beaufremont
D'où sont sortis les bons barons."
Louis s'est manifestement inspiré de ce vieux dicton populaire.
(Les familles et lignées sont connues)




















