Destins croisés



Le premier est né le 20 avril 1807 à CEVA (Piémont), fils d'un officier de carrière, et de Laure Davico, fille d’édile local ; le second le 15 décembre 1832 à DIJON (Côte d’Or), d'un sous-officier de carrière,et de Catherine-Mélanie Moneuse, fille de marchand de bois.

Le premier domicilié, à la retraite de son père, 4, rue de Richelieu (ou 13, Rempart de la Miséricorde - la maison possèdait une entrée sur chaque rue) à DIJON (Côte d’Or) hante les remparts de la ville et alentour la campagne ; le second, placé chez sa grand-mère, «  la maman Moneuse », rue Turgot, près le Rempart Tivoli, explore les mêmes abords.

Le premier, élève sauvage et fier, obtient le second prix de discours français et le premier de rhétorique au Collège Royal de DIJON ; le second, élève médiocre, un quatrième accessit de version latine et un troisième de version grecque, dans le même établissement.

L’un meurt le 29 avril 1841 à PARIS (Seine), âgé de 34 ans ; l'autre le 27 décembre 1923 à PARIS (Seine), à l'âge de 91 ans.

Entre-temps, le premier, Louis Bertrand, est devenu « Aloysius Bertrand », poète pauvre et méconnu ; le second, Gustave Bonnickhausen dit Eiffel,ingénieur-industriel, riche et mondialement célèbre.

Ils ne se sont, bien entendu, jamais rencontrés ( une génération les sépare) mais un homme leur est  commun : il s'agit de Jean-Baptiste Mollerat (1772-1855), chimiste, inventeur du "vinaigre Mollerat" (acide acétique) et du "Vert Mollerat" (peinture), oncle influent de Gustave Eiffel. C'est ce même Jean-Baptiste Mollerat (2) qui, actionnaire du "Patriote de la Côte d'Or", dira de Louis : " Ce poète a toujours le nez dans les nuages et ne voit pas ce qui se passe à ses pieds", formule "goutte d'eau" provoquant sa démission immédiate et son départ définitif de Dijon (6/8 janvier 1833).



Gustave Eiffel


(1) Les noms à consonance germanique étant mal considérés suite à la guerre de 1870, Gustave Bonnickhausen prendra légalement le nom (décret du 1er avril 1879) du massif montagneux allemand d'où sa famille est originaire.

(2) Voir la lettre de Frédéric Bertrand à Henri Chabeuf dans "Pages".


"Scène indoustane"



Parmi les textes lus à la Société d'Etudes de Dijon en 1827, on trouve : "Le soir aux portes de Schiraz" qui deviendra : " Scène indoustane", dont voici l'un des manuscrits :






"À Monsieur le Préfet de la Côte d'Or" - avril 1831



Monsieur le Préfet,

La Côte d'Or n'a jamais été une province conquise ; nous ne sommes point des Dalmates ; nous vivons libres sous un roi citoyen et non pas esclaves sous un proconsul.

Si nous étions des factieux, nous garderions le silence. Ce serait nous avouer coupables.

Mais nous ne sommes coupables que d'avoir entonné l'hymne d'imprécation contre les ennemis de la France. Nous ! Du sang et le pillage ! arrière ! les jeunes Français font une révolution et ne font pas d'émeutes.

Oui, nous avons crié : à bas les carlistes !(1) à bas le juste milieu !(2) et nous le crions encore !

À bas les carlistes ! Ils ont débarqué d'Holyrood, ils étaient hier à Saint-Germain l'Auxerrois, ils sont aujourd'hui au Luxembourg !

À bas le juste milieu ! Nous répudions une chambre qui répudie la révolution de juillet, un ministère qui répudie la gloire nationale.

Voilà, Monsieur le préfet, notre réponse à votre proclamation du 25 avril et notre profession de foi politique."






le château de Holyrood, en Ecosse

  
Cette lettre a été adressée à Trémont, Préfet de la Côte d'Or, en suite de sa proclamation du 25 (26) avril 1831 réprouvant un mouvement d'exaltation républicaine de jeunes dijonnais, dû au retour dans sa ville de Philibert Hernoux, député-maire de Dijon et conseiller général de la Côte d'Or.

Celui-ci (1777-1858), siégeant à gauche pendant plus de vingt ans, vota contre les lois d'exception, combattit les entraves à la presse, demanda le rappel des bannis, lutta contre le ministère Polignac et applaudit à la révolution de Juillet. Réélu sous Louis-Philippe, le 5 juillet 1831, il perpétua son vote d'opposition.

C'est ce même Philibert Hernoux qui devait recommander Louis Bertrand à Antoine Conte, directeur général des Postes. Cette requête pour emploi, malgré l'appui (incertain) d'Antoine Tenant de Latour - lettre du 27 mars 1833 - restera sans suite. On s'en étonnera peu, Louis ayant au surplus crû devoir faire publier dans un libelle enflammé, adressé le 6 août 1832 au gérant du "Spectateur" : " Je ne craignais pourtant pas, tout prolétaire que je suis, d'être désavoué par personne lorsqu'au nom de la jeunesse dijonnaise j'ai pressé la main de l'honorable député (Louis de Cormenin, député de l'Ain, coryphée de l'opposition). La gloire de l'homme du peuple est d'être salué par les hommes du peuple. Entendez-vous autrement la popularité ?".

Sous le premier gouvernement (11 octobre 1832-18 juillet 1834) de Nicolas Jean-de-Dieu Soult (1769-1851), Maréchal de France, Duc de Dalmatie, ministre de la Guerre en 1831, chargé de la répression de la prime révolte des Canuts de Lyon, la candidature n' avait aucune chance d'aboutir.


Nicolas Jean-de-Dieu Soult

 (1) les carlistes ou partisans de Charles X -légitimistes.
 (2) "Juste milieu" : politique consistant à ménager tant l'aristocratie que les républicains.

Stefan George - l'ami allemand



Stefan George (1868-1933), poète et traducteur allemand, assidu aux "Mardis" de Stéphane Mallarmé, a souhaité emprunter l'exemplaire de "Gaspard de la Nuit" de J. Chasle-Pavie afin d'en établir une édition allemande. Celui-ci ne dit pas formellement s'il le lui a prêté ; néanmoins certains poèmes seront traduits :


Der Tulpenhändler


Kein geräusch ausser dem knittern der pergamentblätter unter dem finger des doktors Huylten . der von seiner mit gothischen malereien besäten bibel nur die augen abwandte um das gold und den purpur zweier fische an den feuchten wänden einer glasglocke zu bewundern.

Die türflügel rollten : es war un blumenhändler der die arme mit mehreren tulpent¨pfen beladen sich entschuldigte dass er eini sa gelehrte persönlichkeit im lesen unterbräche.

"Meister" - sagte er - "hier ist der schatz der schätze . das wunder der wunder : eine zwiebel wie sie jedes jahrhundert nur einmal im schlosse des konstantinopolitanischen kaisers blüht."

" Eine tulpe" rief der alte mann erzürnt !" dieses sinnbild des hochmuts und der prasserei die in der unglücklichen stadt Wittenberg die schreklichen ketzer erzeugt haben."

Meister Huylten hakte das schloss seiner bibel ein ; legte seine brille ins futteral . zog des fenstervorhang zurück und in der sonne erschien eine passiosblume mit ihrer dornenkrone . ihrem schwamm . ihrer geissel . ihren nägeln un den fünf wunden Unsres Herrn.

Der tulpenhändler verbeugte siche erhfürchtig und schweigend . durch einen forschenden blick des Herzogs Alba verwirrt dessen bild - ein meisterwerk Holbeins - an der wand hing.



Der Goldmacher


Noch nichts ! und vergebens habe ich drei tage und drei nächte lang bei dem bleichen scheine meiner lampe die versiegelten bücher des Raymund Lulle durchblättert.

Gar nichts - ausser zum pfeifen der kolbenflasche das spöttische gelächter eines molches der sich ein vergnügen daraus macht meine betrachtungen zu stören. Bald hängt er an ein haar meines bartes einen finken bald schiesst er aus seiner armbrust einen feuerstraifen auf meinem mantel.

Oder er putz seine rüstung . und dann bläst er die herdasche auf mein papier und in mein tintenfass.

Aber noch nichts ! und drei weitere tage und nächte werde ich bei dem bleichen scheine meiner lampe die versiegelten bücher des Raymund Lulle durchblättern





Stefan George
 
.

Châteauneuf et Châteauvieux



Le "Bibliophile" ne croyait peut-être pas si bien dire en déclarant que Châteauneuf et Châteauvieux n'étaient qu'un seul et même château. Châteauneuf est en effet  né d'une décision de Jehan, seigneur de Chaudenay, qui, désirant doter son fils cadet, entreprit la construction d'un castro novo, à l'opposé du sien, sur le versant nord de la vallée de la Vandenesse.


le château de Chaudenay




le vieux château (Chaudenay)





le corps de logis (Chaudenay)


En 1175, Jehan ( le cadet) prit, conformément aux usages du Moyen-Age, le nom de sa nouvelle terre et, par opposition au vieux château, brisa le blason de son père. La lignée des Châteauneuf, née à cette occasion, ne disparut que le 13 mars 1456 avec le supplice de Catherine, brûlée vive place du Marché aux Cochons à Paris, pour avoir empoisonné son deuxième mari Jacques d'Haussonville. Le "Nobiliaire de France" ne pouvait donc connaître que les seuls Châteauneuf, la souche restant la maison (château) de Chaudenay. 





Châteauneuf en Auxois



le corps de logis


Passé ensuite en de nombreuses mains, Châteauneuf était, à la Révolution, propriété de la famille de Damas, issue des Guy-Châtillon, Comtes de Forez, anciens comtes de Syrie, de Ptolémaïs et de Damas. Claude Marie Gustave de Damas (1786 Montbrison - 1842 Téhéran),  ami proche des Bertrand, notamment de la mère de Louis qu'il souhaitait épouser, sera rejeté par sa famille ultra-royaliste. Lui-même, zélé défenseur de la cause démocratique, acteur intrépide des campagnes napoléoniennes (Espagne, Portugal, Allemagne, Russie), se verra confier par l'Empereur le corps des partisans de l'Armée Impériale de Lyon qui sera l'un des derniers à se rendre. La Restauration lui fera expier son engagement par l'emprisonnement et l'exil en Suisse. C'est d'ailleurs de Joliment près de Lausanne qu'il adressera la plupart de ses courriers tant à Laure qu'à Louis Bertrand.

l'église de Châteauneuf



Inimitable - Capitaine "T"



Dans son article de la "Revue de Bourgogne" (1916/17), le Capitaine "T" (Troubat) évoque la lettre bien connue adressée peu avant le 26 août 1861 par Charles Baudelaire à Arsène Houssaye : " Mon cher ami, je vous envoie un petit ouvrage dont on ne pourrait pas dire, sans injustice, qu'il n'a ni queue ni tête, puisque tout, au contraire, y est à la fois tête et queue, alternativement et réciproquement. [.../...] J'ai une petite confession à vous faire. C'est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux Gaspard de la nuit d'Aloysius Bertrand (un livre connu de vous, de moi et de quelques-uns de nos amis, n'a-t-il pas tous les droits à être appelé fameux) que l'idée m'est venue de tenter quelque chose d'analogue, et d'appliquer à la description de la vie moderne, ou plutôt d'une vie moderne et plus abstraite, le procédé qu'il avait appliqué à la peinture de la vie ancienne, si étrangement pittoresque...".


Il poursuit ainsi : " Baudelaire n'avait pas la patience de celui qu'il avait pris pour modèle, la lime lui donnait des impatiences et à s'enfermer dans cette jolie cage d'oiselet, il étouffait. Il s'en aperçut et l'avouait bonnement à Arsène Houssaye : " Sitôt que j'eus commencé le travail, je m'aperçus que non seulement je restais bien loin de mon mystérieux et brillant modèle, mais encore que je faisais quelque chose ( si cela peut s'appeler quelque chose) de singulièrement différent."

En effet, les tableautins s'allongent et se haussent bientôt aux proportions d'une nouvelle. Mais il me plait de croire qu'à être pris pour modèle par celui sur qui se sont modelés tant d'hommes de lettres, le pauvre Gaspard de la Nuit, s'il l'eût pu savoir, en eût ressenti quelque orgueil et une joie qui l'eut payé de bien des peines.

Octobre - "Adieu, derniers beaux jours" - Alphonse de Lamartine - L'Automne


le château de Montculot, à vue de Notre-Dame d'Etang,

où Alphonse de Lamartine écrira notamment "Novissima Verba".


Luc BONENFANT - l'ami québécois



Luc Bonenfant, professeur au département d'études littéraires de l' Université du Québec à Montréal a consacré de nombreux textes à Louis Bertrand. Certains sont disponibles "en ligne" ( "Aloysius Bertrand. Les prismes historiques du Moyen-âge" ; " Aloysius Bertrand. La volonté de transposition" ; " Le vers détourné : Aloysius Bertrand et la réinvention de la prose", etc...), d'autres ont fait l'objet d'un livre " Les avatars romantiques du genre. Transferts génériques dans l'oeuvre d'Aloysius Bertrand" ; "Vers et contes épars de Bertrand Aloysius" ( Editions Nota Bene - 2002) ou d'un article compilé tel que : "Aloysius Bertrand : la fantaisie de la promenade" ( in "Voyager en France au temps du romantisme" - ELLUG 2003 - Université Stendhal -Grenoble).



Ce dernier article, consacré notamment à la promenade, intéresse tout particulièrement ce blog illustré :


"Comme toute promenade, la narration semble s'inscrire dans un rapport référentiel à Dijon : les endroits nommés sont tous repérables sur une carte topographique et le lecteur contemporain qui chercherait à retrouver le Dijon de Bertrand pourrait utiliser " Voici le printemps..." à cette fin. Rapidement pourtant, la fonction strictement référentielle des toponymes du texte se trouve gommée au profit de leur fonction poétique : les lieux nommés ne sont jamais décrits, et il est impossible pour un lecteur qui n'a jamais visité Dijon de se les représenter. Convoqués par le souvenir, les lieux agissent à titre de citation d'un décor - celui de Dijon et de ses environs - qui devient le lieu du surgissement d'un trouble plus métaphysique...[.../...]Sémantiquement ouverts, les toponymes (pourtant réels et repérables) ne sont en fait qu'un prétexte pour le poète-promeneur à se laisser aller à sa rêverie solitaire, qui est finalement plus intellectuelle que physique."

Rien n'est en effet bien certain dans les paysages de Louis, composés d'images mentales en promenade dans l'espace et le temps. Ses tableaux sont autant de fenêtres et de livres ouverts sur l'absoluité de ses rêves.

Mais son ami québécois en sait bien plus que moi.







Un soir dans une chaumière.



"...cheminant au hasard vers la plaine, après avoir visité les plateaux boisés et les combes encore vertes de Chamboeuf..."

le clocher de l'église de Chamboeuf


les plateaux de Chamboeuf, direction les combes

la combe Lavaux



à la sortie des combes



vers la plaine de la Saône


Les oubliés du XIX° siècle - Fortuné Calmels - Revue fantaisiste du 15 octobre 1861



"Si Louis Bertrand ne fut pas, à la vérité, un homme de génie, ce fût, à coup sûr, un artiste de grand talent, fécond comme pas un en délicatesses et en élégances, un ouvrier accompli, un lapidaire tout plein de cette sagesse qui est la science de l'artiste, la crainte de la Laideur. C'est pourquoi la foule s'éloigna de lui autant qu'il s'éloignait d'elle, et son oeuvre posthume n'a pu arriver à la notoriété malgré une notice magistrale de Sainte-Beuve qui la précède.[.../...] Aujourd'hui, vingt ans après l'apparition de Gaspard de la Nuit, Louis Bertrand n'est pas même un nom, et l'édition de son livre n'est peut-être pas encore entièrement écoulée. Seuls de très rares dilettanti littéraires en possèdent un exemplaire, et ceux-là, je vous l'affirme, ne le céderaient pas pour beaucoup d'or.[.../...]

Nous pourtant qui avons eu cette joie insigne de lire Gaspard de la Nuit, nous n'avons jamais rencontré oeuvre plus gentille et plus exquise. C'est une galerie de petits tableaux que Van Eyck, Lucas de Leyde, Albert Dürer, Peeter Neef, Breughel de Velours, Breughel d'Enfer, Van Ostade, Gérard Dow, Salvator Rosa, Murillo, Fuessli, auraient signés. La Hollande avec ses toits aigus, ses immenses greniers, ses stoëls de pierre, ses kermesses, ses alchimistes, ses intérieurs suant le hareng saur et la bière blonde ; - la vieille France avec ses preux, ses malandrins, ses reitres, ses ladres, ses juifs et ses raffinés ; - l'Espagne picaresque avec ses moines tirelupins, ses gitanos, ses senoras et ses duègnes ; à ces croquis joignez les légendes fantastiques : sorcières partant pour le sabbat, épouvantements du clair de lune, magiciens diaboliques ; tout ce qui reluit, tout ce qui foisonne, grotesques comme les gargouilles des cathédrales au charmant comme une niellure de Finiguerra ; toutes ces choses curieuses et rares, condensées en diamants, montées en bijoux, vous les retrouverez dans ce livre trois fois unique, serties comme autant de pierres fines, dans des chatons ciselés de façon à désespérer Benvenuto Cellini lui-même. [.../...]

Bertrand est un peintre de genre consommé. Il ne fait que de petites toiles ; est-ce chez lui impuissance ? Non, évidemment : c'est horreur de la vulgarité ; nada vulgar est sa devise. Il élague tout ce qui n'est pas recherché, rare, exquis ; et pourtant quelle abondance de détails, quelle efflorescence d'aiguilles, de flèches fenestrées à jour, d'acanthes, de trèfles, de colonnettes aux chapiteaux de dentelle délicats comme la robe d'or d'une madone, où nichait l'hirondelle et le tiercelet ! Les fantaisies de Gaspard de la Nuit sont tout au plus de la longueur des petits poèmes grecs de l'Anthologie. Quant au rythme, l'on a pu voir avec quelle science il est composé, en sorte que la mélopée, rompues par d'habiles syncopes, se renoue sans cesse et circule de la première à la dernière strophe. Cette prose là exige autant de main d'oeuvre que les vers des plus experts de tours de force ; c'est un art qui se dissimule et ne se laisse deviner qu'aux plus clercs, comme un rayon de lune glissant dans les entrecolonnements d'un temple ruiné de Poestum.

Cette manière a été imitée ; mais le maître n'a pas été égalé, tant pour la souplesse des rythmes que pour le pittoresque de l'image."



"Nous avons une vigne ; - eh bien! vendangeons nous ?

Le compte rendu d'Emile Deschamps - 1843


Suite à la parution de "Gaspard de la Nuit" courant novembre 1842, Emile Deschamps, publiera le compte rendu suivant dans "La France Littéraire" du 20 juillet 1843 :

"Louis Bertrand, un poète, un artiste, que nous avons tous aimé, applaudi en 1828, à la belle époque littéraire, et a qui nous promettions fleurs et lauriers, est mort après mille vicissitudes, à l'hospice Necker, à Paris, vers la mi-mars 1841, et notre grand statuaire, David, dont l'âme est aussi belle que le génie, a seul suivi son mésirable convoi. Il avait soutenu, encouragé, secouru le poète de tous ses efforts, pendant cette dernière maladie, qu'un hasard lui avait fait savoir, et il ne l'a quitté qu'à l'adieu suprême !... Un autre ami, absent alors, poète lui-même, et écrivain plein d'âme et de talent, M. Victor Pavi, a recueilli les feuilles éparses de Louis Bertrand, membra disjecta poctoe, les a imprimées dans la typographie qu'il dirige maintenant à Angers, et vient des les livrer au public. Le public ne sera point ingrat ni ennemi de ses propres plaisirs, et "Gaspard de la Nuit", de Louis Bertrand, sera bientôt dans toutes les mains littéraires. Ce sont des fantaisies qui sont en littérature ce que sont en peinture celles de Rembrandt et de Callot. Rien de plus original et de plus délicat ; les quelques vers qui s'y trouvent sont d'une délicieuse perfection rythmique, et la prose a tout le fini, tous les prestiges de la poésie ; c'est un livre qu'on peut dire unique et auquel la destinée du poète ajoute encore un intérêt profond.

 

Et puis la notice de M.Sainte-Beuve serait à elle-seule tout un succès. Jamais la biographie n'a été telle qu'elle est sous la plume de M. Sainte-Beuve, qui traite de la poésie en poète, de la philosophie en philosophe, et du coeur humain en homme, et tout cela dans une langue si riche et si ingénieuse !... et jamais il n'a mis lui-même plus d'esprit, de sensibilité et d'imagination que dans cette notice sur Louis Bertrand".


Emile Deschamps

"Jacquemart" et "Le clair de lune"



On ne sait l'origine exacte du nom "Jacquemart". Henri Chabeuf y voit celui de Jacquemart Yolem, horloger lillois, Eugène Fyot la contraction de "Jacques (au) Marteau". Peu importe, Jacquemart n'en domine pas moins "Gaspard de la Nuit" : "L'artiste placera dans son dessin, au milieu ou dans un coin de la bande du haut de la page, le "Jacquemart de Dijon" qui se trouve gravé dans la 2° année du magasin pittoresque. Cela est important" nous dit Louis dans "Dessin d'un encadrement pour le texte".


C'est à la suite de la victoire de Roosebeke (27 novembre 1382) que Philippe le Hardi fit démonter et transporter l'horloge du beffroi de Courtrai à Dijon pour remercier ses habitants de la fourniture de troupes et finances. Elle sera remontée, après souscription, au sommet de la tour sud de l'église Notre-Dame. En 1651, le vigneron dijonnais, Jean Changenet, ayant raillé le célibat de Jacquemart, une compagne lui sera donnée. Jacquelinet viendra les rejoindre en 1715. Louis ne connaîtra pas Jacquelinette née en 1884.


Mais comment expliquer la phrase au troisième paragraphe du poème "Le clair de lune": " Les lépreux étaient rentrés dans leur chenil, aux coups de Jacquemart qui battait sa femme " ? H. H. Poggenburg nous dit : " Les coups de Jacquemart se mêlant au glas de la cloche et aux cris du crieur de nuit de l'épigraphe créent un vacarme évocateur de cette violence domestique. Celle-ci rappelle une légende bourguignonne selon laquelle l'aumônier de Philippe le Hardi obtient pour Jacquemart et sa femme, couple en chair et en os, la charge de veilleurs de nuit au sommet de la tour Notre-Dame. Bientôt les disputes divisent le ménage et ils sont obligés de sonner jour et nuit pour exprimer leur rage. Dans une crise particulièrement vive, ils s'assomment et se tuent. L'aumônier suggère alors de les remplacer par des sonneurs mécaniques". Légende restant légende, j'y vois une autre explication : la cloche d'origine du beffroi de Courtrai ayant été cassée lors du transport, elle sera refondue dans la cour du couvent des Jacobins et baptisée Marguerite en l'honneur de Marguerite de Flandre. La première compagne de Jacquemart est donc la cloche Marguerite, victime directe de ses coups de mail. Cette hypothèse me semble bien dans la manière de Louis, passé maître dans l'art de mêler les fils de bamboches ( les lieux, les époques, etc..) au grand plaisir de la gargouille se moquant de nos ébahissements.

Honneur à Dijon



"Honneur à Dijon

A son vieux donjon
si tranquille
A ses murs sacrés
Que les beaux arts ont illustrés !
Les plaisirs, l'amour
Ont leur séjour
Dans cette ville.
Les femmes, le vin
A Dijon, oui, tout est divin.

Où trouverez-vous
Yeux plus doux
Taille plus légère,
Un pied plus charmant,
Plus d'esprit, plus de sentiment.
Heureux mille fois
Jeunes minois
Qui sait vous plaire.
Malheureux, hélas
Malheureux qui ne vous plaît pas !

Honneur à Dijon !

Oui, des Bourguignons
Joyeux compagnon,
La devise
A toujours été
Gloire, patrie et liberté !
Plus d'un hautfait
Plus d'un bienfait
Immortalise
Dans les coeurs pieux
Le souvenir de leurs aïeux !

Honneur à Dijon.

Oiseau passager,
L'étranger
Aujourd'hui visite
Ses fosses sans eau
Son pesant château
Son logis du roi
Où, je crois,
Jamais roi n'habite,
Et son Jacquemart
Qui s'enrhume dans le brouillard."




(Tiré de la folie-vaudeville "Monsieur Robillard" ou "Le sous-lieutenant de hussards)

Serge BOBROV - l'ami russe



Serge Pavlovitch Bobrov (1889-1971), poète, romancier, critique, traducteur de Voltaire, Stendhal, Hugo, etc..., théoricien du groupe futuriste " La machine centrifuge", au sein duquel débuta Boris Pasternak, éprouvait une véritable passion pour Aloysius Bertrand. Nombreuses sont les épigraphes tirées de "Gaspard de la Nuit" figurant dans son propre volume de poésies intitulé "Vertogradari nad lozami". Sa traduction de "Gaspard", bien que terminée en 1913, ne sera jamais publiée. Il restera cependant fidèle au souvenir de Louis : "On le connait peu, écrit-il. Mais ceux qui le connaissent, ceux qui s'occupent des problèmes du poème en prose et du vers libre, il est peu probable qu'ils l'oublient. C'est une petite fleurette, qui a poussé quelque part à côté d'un grand chemin, mais celui qui aime ce chemin ne l'oubliera pas."

Fernand RUDE, dans sa biographie "Aloysius Bertrand" (Poètes d'aujourd'hui.Seghers.1970) cite deux poèmes de Bobrov, que voici :


A la manière de Louis Bertrand


"Vous, pensées, vous êtes restées fidèles
A tout ce que l'instant somptueux a enchaîné,
Quand le rayonnant Novalis
Flattait notre destin par l'espérance.

Dorant négligemment les feuilles de papier,
Le rayon du couchant est venu chez moi
Et le regard sombrait dans la moiteur vespérale,
Dans sa charmante profondeur.

Les rayons jouaient et pourchassaient
L'onde embaumée,
Et mes doigts agiles caressaient
Mon nouveau jouet, -

Sur cet émail brillant -
Si alambiqué et si léger -
Des lys bourbonniens ne sont pas encore fanés
Les pétales argentés.

Les chères pages défilaient
Comme les heures de solitude,
Puis les oiseaux saluaient
Les premiers diamants de la rosée.

De la vie lente, sauvez-vous
Dans le temple patriarchal de la rime,
Vous, pensées, restez fidèles
A Novalis et aux pétales."



" Dans cette poésie, explique-t-il en note, "l'auteur a tenté d'appliquer l'astucieuse méthode de Bertrand, méthode d'une certaine action double, qui viole l'unité de temps et de lieu. Il est possible d'approfondir son idée. Et alors, elle deviendra plus élevée et héroïque". Bobrov rapproche "Gaspard de la Nuit" de toute une série d'oeuvres : les récits de Novalis, les "Contemplations du chat Murr" d'Hoffmann, "Aurélia" de Gérard de Nerval, les "Illuminations" de Rimbaud, "Solness le Constructeur d'Ibsen. " Chez Hoffmann, ce procédé est voulu et souvent il n'est pas dirigé vers un but lyrique ; chez Bertrand il est plus subtil" (Fernand Rude)



Bertrand disait...


"Bertrand disait que l'artiste
N'est qu'un pauvre copiste du Créateur...
Faut-il pleurer sur cette pensée ?
Aucune ne peut mieux consoler.

Si je suis bien une giroflée sur des ruines
(Cela aussi Bertrand l'a dit),
Le ciel prendra soin de moi
Et dans la vie je ne suis pas seul.

Alors mettons-nous à l'ouvrage
Devant la tombe des hommes les meilleurs ;
Les contours de leurs belles pensées
Illumineront notre grand jour ;

Comme une flamme tombera la foudre
Illuminant la vie par le travail -
Puis avec l'ampleur d'un son de cloches éclatera
Le tonnerre, de toute sa masse répandu -

Ensuite une verdure neuve se dressera
Dans une douce quiétude ;
Ce sera le repos de l'homme
Sur un lit bien mérité."


"Et le canal où l'eau bleue tremble..."

(ici le canal de Bourgogne près de Rouvres en Plaine)

Les Grandes Compagnies



Au XIV° siècle,il n'existait pas d'armées permanentes. Les vassaux de la couronne de France devaient le service militaire en temps de guerre, mais ils ne le devaient que pendant quarante jours, au bout desquels ils pouvaient retourner dans leurs foyers. C'est pourquoi on levait un grand nombre de mercenaires qui n'avaient d'autre métier que celui de porter les armes. On les licenciait après la guerre, et alors ils cherchaient un nouveau maître et s'ils ne le trouvaient pas, ils vivaient aux dépens du peuple qu'ils pillaient pour subsister. Par ailleurs les gentilshommes élevaient leurs enfants pour le métier des armes, et ceux-ci, quand ils n'avaient plus à se battre, étaient désoeuvrés, ne savaient que faire et se trouvaient réduits à une inaction qui leur paraissait difficile à supporter.

La paix de Brétigny survenue le 8 mai 1360,eut donc pour résultat de laisser inoccupée une masse considérable de soudards sans ressources et en général peu scrupuleux sur les moyens de s'en procurer. Edouard IV ayant vainement tenté de dissoudre ces bandes, elles devinrent sujet de préoccupation de Charles V. C'est là que Bertrand du Guesclin, récemment libéré contre rançon, proposa au roi d'en prendre la tête pour les conduire en Espagne contre les Sarrazins. Sa proposition acceptée, il manda un messager aux chefs des compagnies stationnées aux environs de Chalon sur Saône afin d'obtenir un sauf-conduit. Cuvelier rapporte :


"Bertran du Guesclin ne s'i volt arrester
Son héraut appela, si l'i dit haut et cler
"Va t'en, dit-il, bien tost et pense de l'aler
En la grande compaignie, et si va demander
Trestous les cappitaines, et feras assambler,
Un sauf-conduit pour moi lor iras demander
Car j'ai trop grant désir qu'à eux puisse parler
Celui a respondu : "Ce fait à créanter"
Sur le cheval monta et pense de l'aler
Vers Chalon sur Sone ala ces gens trouver..."






le connétable Du GUESCLIN
d'après un ancien tableau du Musée de Versailles


Les principaux chefs : Huon de Cavrelay, Mathieu de Gournay, Nicholas Esquabourne, Robert Scot, Gauthier Huet, ayant accordé l'autorisation, Bertrand du Guesclin fit le discours suivant (extraits) :



"Seigneur ce dit Bertran, veillez moi escouter ;
Pour coi je suis venu, je vous veil recorder.
Si vien de par le roy qui France doit garder,
Qui voldrai volontiers pour son pueple sauver
Faire tant devers vous, je le vous dis au cler,
Qu'avec moi vénissiez où je voldroie porter.
Et je vous ai souvent et le vous veil jurer
Que j'ai grand volonté de Sarrazins grever
Avec le roi de Chippre, que Dieux veille garder ;
Ou aler en Grenade pour Sarrazins grever
Parmi Espaigne irons, trop le puis désirer
[.../...]
En Espaigne porrons largèment profiter ;
Car li pais est bons pour vitaille mener,
Et si a de bons vins qui sont frians et clers."
[.../...]
"Seigneur, a dit Bertran, soiez-moi escouteurs ;
Je m'en irai parler au riche roi des Frans
Car bailler vous ferai des deux mille frans
Et si venez dîner, telz est mon essians
A Paris delez moi, je le sui désirans."



A l'issue de cette entrevue, Huon de Cavrelay ordonna que l'on apportât du vin pour en offrir à du Guesclin et Gauthier Huet vint le lui verser ; mais celui-ci voulut qu'Huet but le premier ; mais tous les chevaliers présents refusèrent l'honneur de boire avant lui. Bertrand du Guesclin ayant passé le test de sincérité, vingt cinq capitaines se rallièrent à sa cause.

Le poème, ainsi que les pré-textes "Jacques les Andelys, chronique de l'an 1364" et "Jacques les Andelys - Scènes de bandouliers", publiés respectivement le 1er mai 1828 dans le Provincial et le 9 octobre 1831 dans "le cabinet de lecture", sont inspirés de cet épisode historique. Ces trois moutures successives illustrent l'évolution de Louis vers une écriture toute d'ellipses et de concision.



Sources :
"Les grands hommes de la France - Hommes de guerre" - Ed. Goepp - 1878
"Chronique de Bertrand Du Guesclin" par Cuvelier, trouvère du XIV° siècle -1839 -Firmin Didot.

Voir la page intitulée " les Grandes Compagnies et pré-textes".


Un ami : Antoine Tenant de Latour



Antoine-Louis Tenant de Latour né à Saint Yrieix (Haute-Vienne) le 31 août 1808 de Jean-Baptiste Tenant de Latour, chef du personnel de l’administration des Postes jusqu’en 1833,et de Marie Lamarche Mazerieux, fit de brillantes études au Collège Royal de Dijon ou il remporta le prix d’honneur de réthorique en 1825 et de philosophie en 1826. Entré à l’Ecole Normale Supérieure, il devint professeur agrégé aux collèges Bourbon et Henri IV, et précepteur d’Antoine d’Orléans, Duc de Montpensier, cinquième fils de Louis-Philippe, Roi des Français, en mars 1832, puis son secrétaire de commandements et le suivit en exil post-révolutionnaire en Angleterre et en Espagne.




le Duc de Montpensier




Rentré en France, il est mort à Sceaux le 27 avril 1881. Il a popularisé en France « Mes prisons » de Silvio Pellico, mais demeure inconnu pour ses oeuvres poétiques (La vie intime - Poésies diverses - Loin du foyer).



Un soir d’automne


Une source à mes pieds roule son eau limpide,
Et mêle son murmure à celui de mes vers,
Tandis qu’autour de moi tombe la feuille humide
Du saule qui déjà sent le froid des hivers.

A l’autre bord du lac, une beauté timide
Dessine, en se jouant, ces coteaux encore verts
Qui disputent en vain à son crayon rapide
Et leurs mille détours et leurs lointains divers.

Et parfois je crois voir une blanche nacelle
S’en venir d’elle à moi pour retourner vers elle,
Et la muse, au milieu, nous sourire en passant,

Et verser tour à tour de sa coupe bénie,
Aux changeantes lueurs du jour qui va baissant,
La lumière sur l’un, sur l’autre l’harmonie.



La Tour de Montlhéri

A Victor Hugo


Devant ton vieux donjon, ô tour de Montlhéri,
Folâtrent les enfants de toute la vallée,
Et je vois tressaillir ta crénelée
Sous l’ombre du passé qui s’éveille à leur cri.

J’ai peine à contempler ta majesté troublée ;
Mais une voix sortant du monument chéri :
- « Laisse, il faut à la mort que leur bouche ait souri,
« Et que toute grandeur sous leurs pieds soit foulée. »

Ainsi vont la nature et le temps ici-bas ;
L’une créant toujours, l’autre toujours, hélas !
Heurtant quelque débris qui tombe pierre à pierre.

Et lorsque le rêveur voit du pauvre manoir
Les enfants dans leurs jeux disperser la poussière,
Il les maudit d’abord, puis s’assied pour les voir. »





Antoine de Latour a entretenu des relations épistolaires avec son ancien camarade de collège ( figurant à l'édition des "Oeuvres complètes" de H. H. Poggenburg ), lui procurant parfois des subsides, intervenant pour lui obtenir un emploi :

"Ton billet me vient fort à propos, mon cher Bertrand, j'avais perdu le numéro de ta rue. Je suis allé à la poste il y a cinq jours et j'ai vu, non pas Monsieur Conte qu'on ne voit guère que par lettre d'audience, mais un des chefs de la division du personnel. Il m'a été répondu que note avait été prise de la demande faite par M. Hernoux, mais qu'il fallait une occasion, et qu'on ne pouvait jamais dire précisément quand elle arriverait ; que d'ailleurs beaucoup de demandes étaient faites, appuyées aussi de droits bien établis, chaque occasion amenait une concurrence nouvelle. Je t'avouerai aussi mon cher ami que je n'ai pas grande influence dans les bureaux, n'ayant connu tous ces messieurs qu'indirectement et pour les affaires de mon père. Quant à mon père, ses relations avec l'administration centrale sont toutes aujourd'hui de bienveillance, surtout depuis la suppression récente du corps des inspecteurs auquel il appartenait." (lettre du 27 mars 1833)




Le style en dit autant que le fond : fin de non-recevoir diplomatique. Pour Antoine de Latour,compte tenu de sa position, la prudence restait de mise avec cet ami fantasque qu'il ne rencontrera pas. Est-il vraiment intervenu auprès de la Reine Marie-Amélie ? Rien n'est moins sûr. Louis adressera néanmoins le sonnet suivant à la Reine :



Sonnet


(A la Reine des Français)



Ma muse languissait, triste, inconnue à tous,
Cachant des pleurs amers parmi sa manteline ;
Soudain elle reprend crayon et mandoline.
Muse, quel ange donc s'est assis entre nous ?

Madame, il est un ange, au front riant et doux,
Ange consolateur qui, dès l'aube, s'incline
Vers les mortels souffrants, la veuve et l'orpheline,
L'enfant et le vieillard, - et cet ange, c'est vous !
Votre nom soit béni ! Ce cri qui part de l'âme,
Ne le dédaignez point de ma bouche, Madame !
Un nom glorifié vaut-il un nom béni ?

Oh ! je vous chante un hymne avec joie et courage,
Comme l'oiseau mouillé par le nocturne orage
Chante un hymne au soleil qui le sèche en son nid.




la Reine Marie-Amélie

Les Tilles


La Bourgogne est, selon Henri Vincenot ( "La vie quotidienne des Paysans Bourguignons au temps de Lamartine" page 47), le "toit du monde occidental". Un même gros nuage peut en effet arroser simultanément les bassins de la Loire, de la Seine et du Rhône. Les Tilles appartienent tout entières à celui de la Saône. Prenant leur source sur le plateau de Langres, elles descendent en ruisselets et ruisseaux des bailliages de Châtillon et de Grancey ( Tilles de Barjon, Bussières, Villemoron, Villemivry, Ruisseau des Tilles ), pour se réunir à Marey, et s'épancher finalement dans la plaine en plusieurs lits formant, entre Beire et Genlis, un marais malsain auquel venaient s'adjoindre les crues de l'Ouche. Ce marais, partiellement traité dès le XVII° siècle, sera réellement combattu dans la première moitié du XIX°. Rien ne permet de les rattacher à l'Armançon ainsi qu'il est dit en page 350 des "Oeuvres Complètes" par H. H. Poggenburg ( "Tilles désigne plusieurs petites rivières, tributaires de l'Armaçon -sic-, affluent de l'Yonne.")










Bien entendu, ces éléments géographiques ne sont pas essentiels à la compréhension de l'oeuvre,sauf que les "Rochers de Chèvremorte" situés à la jonction des eaux vives de la montagne et mortes de la plaine, face au Mont-Blanc, borne frontière du pays natal (visible parfois à l'oeil nu) ne sont pas sans suggérer le tableau de Caspar David Friedrich (1774-1840) intitulé "Le voyageur contemplant une mer de nuages" et les travaux de Gaston Bachelard, officiellement ignorant de "Gaspard de la Nuit".




"Que de fois j'ai hurlé de la corne sur les rocs perpendiculaires de Chèvremorte, la diligence gravissant péniblement le chemin à trois cents pieds au dessous de mon trône de brouillards."





brouillards à Chèvremorte


La critique d'Emile Magne - 15 mai 1926



A la suite de la parution de l'édition de "Gaspard de la Nuit" par Bertrand Guégan - collection "Prose et vers" Payot - Emile Magne fera paraître la critique suivante dans le "Mercure de France" du 15 mai 1926 :

"...Admis au Cénacle de la muse française Saint-Beuve accueillit à son tour un jeune dijonnais, Louis-Jacques-Napoléon Bertrand, dit Aloysius Bertrand, qui s'y présentait chargé de ses rêves et de quelques poèmes en prose.Il devait dans la suite protéger cet étrange jouvenceau et écrire sur sa vie et son oeuvre la notice qui transmit son nom à la postérité.

Il faut tenir compte au grand critique de cette bonne action car son naturel ne le portait guère à la générosité. Eût-il raison, eût-il tort d'encourager Aloysius Bertrand ? Celui-ci appartint à la lignée des Gilbert, des Malfilâtre, des Hégésippe Moreau, dont les existences malheureuses inclinent à la pitié. Comme eux, il mourut juvénile encore, ayant produit une oeuvre que des conjonctures fâcheuses l'empêchèrent de publier.

"Gaspard de la Nuit" nous apparait, avec ses fantaisies moyenâgeuses et féériques, ses pastiches, ses minces souvenirs de lecture, comme l'un des écrits les plus caractéristiques et en même temps les plus artificiels du Romantisme. Sans leur style léger, vivant, coloré, les petites pièces qui composent cet ouvrage n'offriraient qu'un maigre intérêt de lecture. Monsieur Bertrand Guégan qui les réimprime d'après le manuscrit original et en les accompagnant en appendice, de doctes notes, de fragments inédits et d'une illustration empruntée à Albert Dürer, Holbein, Rembrandt, Callot, Abraham Bosse, etc...a fait cependant oeuvre pie ; car il a servi une belle mémoire, et il permet à quelques curieux de ne point ignorer cette production représentative d'une école heureusement magnifiée par le labeur de quelques écrivains de génie. Les "Contes" de Nodier, d'une inspiration analogue, semblent plus puissants, mieux équilibrés et d'une imagination plus fertile. On se demande comment "Gaspard de la Nuit" rencontra des lecteurs à l'époque où se succédaient les fresques de Balzac. Sans doute satisfaisait-il quelques délicats épris du passé, appréciant la couleur de ses croquis flamands ou de ses sylves bourguignonnes."

Vers pour un buste de BUFFON





Georges-Louis Leclerc de Buffon

                                                      

La nature jeune et charmante,
Se laissant aller à dessein,
Te découvrit, comme une amante,
Les trésors cachés de son sein.

Louis Bertrand



 


L'édition " Le Manuscrit de Gaspard de la Nuit" - Bertrand Guégan - 1925



L'édition établie par Bertrand Guégan, publiée en 1925 d'après le manuscrit - Payot - collection "Prose et vers" - marque le renouveau de l'intérêt pour l'oeuvre de Louis Bertrand. L'illustration est composée "d'images des vieux maîtres qui nourrirent le génie d'Aloysius" :






l'homme à la fenêtre - Van Ostade



un fou - Songes drolatiques de Pantagruel



les misères de la guerre - Jacques Callot



scène de cabaret - Van Ostade




un nain - Jacques Callot





un cavalier - Abraham Bosse



Un des premiers critiques - Paul de Molènes



Suite à la mise en vente de "Gaspard de la Nuit" le 11 novembre 1842, paraîtra dans la "Revue des Deux Mondes" du 15 janvier 1843 une critique de Paul Gaschon dit Paul de Molènes (1821-1862) dont voici l'essentiel :

"Louis Bertrand est un véritable artiste, un artiste dans toute l’étendue qu’on puisse donner au sens de ce beau nom. Toute sa vie s’est consumée à rêver l’alliance qui produit les ouvrages durables, l’alliance du sentiment instinctif et passionné de la nature avec le sentiment patient et réfléchi du travail humain. Il a étudié les vaches dans les prés et les tableaux de Paul Potter. Il a compris qu’avec des larmes on écrivait des lettres d’amour mais qu’on ne faisait point d’élégies, qu’avec de l’enthousiasme on se battait mais qu’on ne faisait point d’odes. Comme à l’amour, il faut au poète des larmes ; comme au soldat, il lui faut de l’enthousiasme, et de plus qu’eux, il faut encore qu’il acquière, pour la recherche inquiète d’un secret de création, la puissance de faire sortir de son sein, pour les animer d’une vie indépendante de la sienne, ses tendresses et ses ardeurs. Louis Bertrand n’a rien négligé pour arriver à cette puissance. Il a cherché l’art de créer avec une passion d’alchimiste. Le seul reproche qu’on puisse lui adresser, c’est de ne pas avoir eu assez de foi dans la soudaineté de l’expression. Je crois qu’on pourrait faire dans la poésie la distinction que les théologiens font dans la vertu. Une belle œuvre comme une bonne action est due à deux mouvements, dont l’un est la grâce, l’autre l’effort. Louis Bertrand a trop négligé la grâce pour ne s’en rapporter qu’à l’effort. Je suis sûr qu’à la fin de sa vie, il n’eut pas eu plus de plaisir à voir Venise d’une gondole en respirant l’odeur marine de ses lagunes qu’à la voir d’un banc du Louvre dans un des tableaux de Canaletto. La préoccupation constante et exclusive des transformations que l’acte fait subir aux objets doit toujours amener un semblable résultat. L’imagination se rétrécit, le cœur se resserre à ne pas regarder un arbre sans songer au moyen de le réduire pour le peindre, à ne pas entendre ce chant d’oiseau sans essayer de le noter. Il vaut mieux que la coupe ait quelques ciselures de moins, et qu’elle soit assez profonde pour contenir tout le nectar qu’on veut y verser. Louis Bertrand a été obligé de répandre au dehors un breuvage que son vase n’était pas assez grand pour renfermer. Ainsi, Monsieur Sainte-Beuve, dans sa notice, cite des pages empreintes d’une mélancolique élévation que le poète a retranchées parce qu’elles ne pouvaient pas s’accorder avec les dimensions de son livre.




Maintenant qu’est-ce que « Gaspard de la Nuit » ? C’est une oeuvre qui a un grand charme et qu’il serait dangereux d’imiter. Louis Bertrand vint à Paris en 1828. On était alors au plus fort de la réaction littéraire contre les idées de l’empire. C’était surtout dans les ateliers qu’éclatait la révolution. La peinture et la poésie, qui de tout temps ont été si étroitement unies, se confondirent presque à cette époque, en se soulevant pour la même cause ; et ceux qui tenaient la plume, et ceux qui maniaient le pinceau, prirent le même côté pittoresque des objets. On rêva d’appliquer au style les procédés de Rubens et de Murillo. L’abus de l’épithète morale, qui avait perdu l’école de l’empire, fut remplacé par l’abus plus grand encore de l’épithète matérielle. Il ne fut plus permis au ciel que d’être bleu, à la mer que d’être verte ; les flots paisibles et le ciel souriant appartenaient à une langue proscrite. Je ne conçois pas un homme qui veut écrire après n’avoir médité que sur des livres ; on court le risque de ne pas arriver à la complète rectitude du langage sans l’intelligence des principes du dessin, et le poète qui n’a pas le sentiment du coloris, si grand puisse-t-il être, ne sera jamais que le dieu d’un monde sans soleil. Mais il faut prendre garde aux envahissements de la peinture dans le style. L’écrivain qui ne prend ses couleurs que dans la palette du peintre finit par donner à sa pensée une enveloppe lourde et opaque, sous laquelle elle ne rayonne plus. Il n’atteint jamais au mérite de saisissante réalité que présente un tableau, et il perd le bénéfice du suprême idéal qui est réservé à la poésie.

Le style, qui est la matière dont sont faites les œuvres d’esprit doit être au-dessus du marbre et des couleurs. On se souvient de ce métal de Corinthe qui était composé d’airain, d’argent et d’or. Le style aussi est dû à un mélange. Il se compose en unissant aux éléments terrestres des éléments aux seules régions de l’intelligence. Gaspard de la Nuit a le tort d’être une suite de tableaux exécutés sans pinceau et sans crayon, avec les procédés réservés au crayon et au pinceau.




Après ces réserves, qu’il nous soit permis de dire tout le bien que nous pensons du livre de Louis Bertrand. Ce n’est point seulement, comme il le déclare lui-même dans sa préface, ce n’est pas seulement Rembrandt et Callot qu’il a aimés et imités. Si puissante, si originale soit-elle, l’inspiration de Callot et de Rembrandt, à laquelle tant d’esprits se sont allumés déjà dans les lettres comme dans la peinture, ne suffirait pas à donner à Gaspard de la Nuit la physionomie insolite par laquelle il nous séduit dès les premières pages. On trouve dans cette œuvre des traces d’adorations moins connues et toutes particulières à la nature qui les a ressenties. Louis Bertrand n’était pas un de ces hommes qui, dans une galerie de tableaux, vont faire les stations prescrites devant les toiles désignées d’avance par l’opinion publique à l’admiration ; c’était un de ces fantasques promeneurs dont l’âme et les yeux s’arrêtent où est le charme qui les attire ; qui s’attardent tellement dans une église de Peeter-Neef ou dans quelque chemin creux de Wynants, qu’il ne leur reste plus de temps pour contempler Le Titien ou le Raphaël qu’ils étaient venus visiter. Le nom de Breughel de Velours est un de ceux que Louis Bertrand à écrits dans une préface où il rend hommage à ces maîtres. Breughel fut un des ces peintres les plus bizarre de cette école flamande, où sont écloses tant de merveilleuses fantaisies. On se souvient de cet artiste d’Hoffmann qui […/…] cherche à faire tenir tout un poème dans un cadre de fleurs. […/…] Bertrand a compris ces paysages à la manière de Breughel de Velours. On voit qu’il a rêvé aussi devant ces naïfs intérieurs ou Lucas de Leyde nous montre la vierge à genoux […/…] cependant il y a dans Louis Bertrand quelque chose qui vaut encore mieux que tous ces emprunts, c’est ce qu’il est parfois parvenu à tirer de son propre cœur. Avant de venir végéter et mourir à Paris, le poète a vécu et rêvé à Dijon. Dijon où s’est épanouie sa jeunesse, est pour lui ce qu’est à l’enfant la maison où il est né, un monde à la fois mystérieux et connu, illuminé par l’amour et agrandi par la rêverie. Tout ceux dont l’enfance s’est écoulée en province retrouveront les plus chers parfums, les voix les plus argentines de leurs jeunes années, en lisant les pages où Bertrand raconte ses excursions sur les bords de la Suzon et ses extases devant les ruines de la Chartreuse. Nous regrettons que le poète de Dijon ne se soit point plus souvent livré aux inspirations du terroir […/…] Si charmantes que soient les régions fantasques où l’imagination s’est promenée jusqu’à la lassitude, je crois qu’on leur préfère encore ces régions amies avec leurs horizons doux et familiers aux regards. Ceux que consultait Bertrand auraient dû lui dire : « Laissez là les paysages de Salvador Rosa avec leurs noirs rochers, dont vous n’avez pas entendu les échos ; leurs cieux pleins de nuées houleuses, dont vous n’avez pas respiré les souffles orageux, pour nous dépeindre ces sentiers connus de vos pas, où le lapin de La Fontaine fait encore son déjeuner de thym et de serpolet. ».





On peut aujourd’hui ne pas partager tous les termes de cette critique intervenant en terrain vierge. D’autres ont dit plus finement combien Louis était artiste. Mallarmé : « La poésie consistant a créer, il faut prendre dans l’âme humaine des états, des lueurs d’une pureté absolue qui bien chantés et bien mis en lumière, cela constitue en effet les joyaux de l’homme : là il y a symbole, il y a création, et le mot poésie a ici son sens. » En tentant la transposition de techniques spécifiques, il a pris le risque de peindre au moyen de morphèmes musicaux et plastiques les tableaux des états, des lueurs de son âme. Il a tracé ses propres chemins creux, où l’indécis au précis se joint, pour trouver du nouveau, ouvrant ainsi une voie à la révolution poétique.