"Petit historique - Tombeau de Jean sans Peur et Marguerite de Bavière"


Dans "Louis Bertrand et le Romantisme à Dijon", Henri Chabeuf, membre de l'Académie de Dijon et de la Commission des Antiquités de la Côte d'Or, a complété son texte par de nombreuses notes, dont celle-ci relative aux tombeaux des Ducs de Bourgogne :


"Le tombeau de Philippe le Hardi commencé par Jean de Marville, en 1386, a été continué après sa mort par Claus Sluter, nommé imagier du duc par lettres-patentes données à Melun, le 23 juillet 1399, et terminé seulement après la mort du duc survenue le 27 avril 1404. Le tombeau de Jean sans Peur, assassiné le 10 septembre 1419, inhumé à la Chartreuse le 12 juillet 1420, et de Marguerite de Bavière, morte le 23 janvier 1423, imitation inférieure du premier, a été commencé par l'Aragonais Jean de la Huerta, et achevé par Pierre Le Moiturier ; la réception eut lieu seulement sous Charles le Téméraire, le 6 juin 1470 ; dans les deux monuments les petits anges du soubassement avaient des ailes de cuivre doré, mais aucun document contemporain n'établit que les statues fussent peintes. - En 1794, les tombeaux furent transportés à Saint Bénigne et détruits en exécution d'une délibération du conseil général de la commune en date du 8 août 1793 ; sollicitée par les administrateurs provisoires de la fabrique qui voulaient transformer les figures en emblèmes de la Liberté et de l'Egalité. Commencée en 1818 la restauration dirigée par M. de Saint-Mesmin, conservateur du musée, fut achevée en 1827, et la Salle des gardes ouverte le 14 janvier 1828, date donnée par les journaux de Dijon. - Les restes des ducs ont été reconnus en 1841 par la Commission des Antiquités et déposés solennellement dans les caveaux des tours de la cathédrale le 22 juillet. Philippe le Bon fut aussi enseveli à la Chartreuse, mais son fils ne trouva pas le temps en dix ans de règne de faire commencer le tombeau pour lequel le défunt duc avait laissé des fonds dont le Téméraire s'empara. Au surplus ces monuments funèbres étaient élevés avec une extrême lenteur, et Philippe le Bon avait pris lui-même le temps de la réflexion, puisque celui de Jean sans Peur ne fut pas même achevé au cours d'un règne de quarante huit ans."

Ci-dessous le tombeau de Jean sans Peur et Marguerite de Bavière :








La Chartreuse de Champmol



La Chartreuse de Champmol était un des lieux de promenade préféré de Louis Bertrand. Il aimait à y rêver parmi les rares vestiges de la haute époque, sous de nouvelles frondaisons. Comment résumer au mieux l’histoire de cette chartreuse qu’un seul imposant volume n’épuiserait pas ? Peut-être en reprenant tout simplement les termes d’Henri Chabeuf :

« Les princes de la première race ducale étaient inhumés à Cîteaux ; Philippe le Hardi voulut avoir dans sa capitale même une sépulture pour lui et sa descendance. Dès 1377 il songeait à la fondation d’une chartreuse, toutefois les ordres ne furent donnés que le 6 juin 1383, et le 20 août suivant, dans le vaste terrain dit Champmol, entre la route de l’ouest et la rivière d’Ouche, les deux premières pierres de l’église étaient posées par la duchesse Marguerite et le jeune comte de Nevers. L’architecte fut Drouhet de Dammartin, maître général des œuvres de maçonneries pour tous les pays du duc, retenu par lettres données à Paris le 10 février 1383, aux gages de huit sols parisis par jour. Les travaux marchèrent avec rapidité, et dès 1384 on trouve mentionné aux comptes le payement de deux consoles ou corbeaux, destinés à supporter un auvent au-dessus du portail (…/…), et on fit si bien, que l’église put être dédiée le 24 mai 1388, sous le vocable de la Sainte Trinité, par Pierre II, évêque de Troyes. C’était un vaisseau de 62 mètres de long sur 13m50 de large, sans transept, avec une abside à trois pans et plusieurs chapelles : Notre-Dame, Saint-Pierre, Sainte-Anne, etc. ; du faîtage orné de plombs historiés, s’élançait une haute flèche à réchaud orné. »



Voici le plan de l’ancienne chartreuse :








"Ah ! pourquoi faut-il que les enfants soient jaloux des oeuvres de leurs pères ! - Allez maintenant où fut la Chartreuse, vos pas y heurteront sous l'herbe des pierres qui ont été des clefs de voutes, des tabernacles d'autels, des chevets de tombeaux, des dalles d'oratoires ; - des pierres où l'encens a fumé, où l'orgue a murmuré où les ducs vivans ont fléchi le genou, où les ducs morts ont posé le front. - Ô néant de la grandeur et de la gloire ! on plante des calebasses dans la cendre de Philippe le Bon".

«Le 4 mai 1791, la Chartreuse était achetée par Emmanuel Cretet, député aux Etats-Généraux, puis aux Anciens, plus tard comte de l’Empire, directeur général des ponts et chaussées, ministre de l’intérieur, qui démolit l’église, prit le titre de comte de Champmol, mourut à soixante trois ans le 10 février 1810, et fut mis au Panthéon. Les tombeaux avaient été exceptés de la vente, ainsi que les tableaux, boiseries, cloches, objets d’art, etc.; et les cercueils des deux premiers ducs trouvèrent un abri à Saint-Bénigne ; tous les autres, y compris celui de Philippe le Bon, que ne signalait aucun monument apparent, disparurent. "On plante des calebasses dans la cendre de Philippe le Bon ! " s’écriait Louis Bertrand : c’est le mot d’Hamlet avec les calebasses en plus ou en trop. (…/…) Le 11 mai 1832, le conseil général délibéra d’acheter la Chartreuse des héritiers Cretet pour en faire un asile d’aliénés.»



Philippe le Bon

Le Puits de Moïse



"Il y a outre cela, dans le préau du cloître - un piédestal gigantesque dont la croix est absente, et autour duquel sont nichés six statues de prophètes - admirables de désolation...- Et que pleurent-ils ? Ils pleurent la croix que les anges ont reportée dans le ciel

















(Photos réalisées avec l'aimable autorisation de Mr D.Charpentier, Directeur par intérim du C. H. S. La Chartreuse, 1, Boulevard Chanoine Kir à Dijon )


Voici ce qu'en dit Eugène Fyot :

" Avec la section de son église, le monastère en comprenait deux autres, le "Petit Cloître" et le "Grand Cloître" (.../...). Le Grand Cloître, plus au midi, entourait un préau de 102 mètres de côté. Tout à l'entour régnaient 24 cellules avec 24 jardins, chacune étant isolée de sa voisine par un grand mur. Là vivaient les Chartreux, isolés dans leurs travaux et leurs prières, en dehors des offices en commun.

Au centre du préau avaient été captées plusieurs sources en un profond réservoir, pour l'usage des moines ; et c'est au milieu de ce réservoir que Claus Sluter fut appelé à élever un monument commémoratif de la passion du Christ. Il le divisa en deux parties ; le socle hexagone, sur les côtés duquel devaient saillir les six prophètes qui avaient prédit le Messie " ( Zacharie, Jérémie, Isaïe, Daniel, Moïse, le Roi David )" ; et, sur une plate forme soutenue par des anges pleurants, le calvaire. Il se composait d'une grande croix haute de sept mètres, sur laquelle agonisait un Christ (.../...) A ses pieds la Vierge Marie, saint Jean et Sainte Madeleine. Tout ce calvaire était ruiné depuis longtemps par les intempéries ou par la chute d'un abri lorsque vint la Révolution..(.../...) Seul donc reste le socle avec ses six prophètes." et :


la tête du Christ
(Musée archéologique de Dijon)


et ses jambes.


Note : le "Puits de Moïse" est un véritable "puits de science" alchimique puisqu'on y retrouve, outre le personnage de Moïse (parfois considéré comme auteur d'écrits alchimiques), "le motif des feuilles de chêne - allusion à la matière première de l'Oeuvre, des anges - allusion au "don de Dieu" qu'est l'Alchimie, celui du livre ouvert - exotérisme -, et du livre fermé - ésotérisme" ( Michèle Debusne " La Bourgogne alchimique " ). Le personnage du Roi David est particulièrement remarquable. Son revers de manteau est brodé de harpes,le pied d'un de ces instruments est visible dans un des replis. Ces signes symbolisent à la fois la musique ( le Roi David était patron des musiciens au Moyen-Âge) et la science alchimique (également appelée "la musique). Sa couronne royale est, selon le "Dictionnaire Mytho-hermétique" de A-J Pernety : " la pierre parfaite au rouge et propre à faire la pierre de projection".


La Chapelle de la Chartreuse



Louis, ayant quitté définitivement Dijon le 6/8 janvier 1833 ( H. H. Poggenburg), n'a pu connaître les travaux d'aménagement de l'asile ( acquisition du domaine réalisée le 6 février 1833 - travaux commencés en 1836), a fortiori ceux de la chapelle consacrée le 17 novembre 1844. Cependant, il a pu voir le portail de l'ancienne église (repris dans la structure de la chapelle ) et une tourelle d'angle du vieux clocher :

"Plus rien de la Chartreuse ! - Je me trompe - Le portail de l'église et la tourelle du clocher sont debout. La tourelle, élancée et légère, une touffe de giroflée sur l'oreille, ressemble à un jouvenceau qui mène en laisse un lévrier ; le portail martelé serait encore un joyau à pendre au cou d'une cathédrale."

Cinq "imaiges" décorent le portail :














Ces statues sont oeuvres de Claus Slüter, Claus de Werve et - peut-être- Jehan de Marville. Elles représentent, outre la Vierge au trumeau, à gauche : Philippe le Hardi suivi de Saint-Jean ; à droite, Marguerite de Flandre présentée par Sainte-Catherine.


Et voilà la tourelle :






"La nuit et ses prestiges et les chroniques. Frontispice de Ossip Sadkine. Illustrations de Michel Giraud." - "Les Impénitents"











"Le Collège Royal"



Le Collège Royal, installé dans des dépendances de l' Hôtel Sainte-Anne, construit, à compter de 1633, au faubourg d'Ouche, près de l'hôpital, à l'initiative de Pierre Odebert, conseiller au Parlement de Bourgogne, et de sa femme Odette Maillard, pour y recevoir des orphelins,aura une existence relativement éphémère. Précédé du Lycée Impérial de garçons de 1804 à 1815, il redeviendra, en 1848, Lycée Impérial, sous Napoléon III, puis Lycée Républicain, avant de devenir en 1897, le Lycée de Jeunes Filles de Dijon qu'il restera jusqu'en 1967. Actuellement il est le Collège Marcelle Pardé,sis 18, rue Condorcet à Dijon. C'est là que Louis fera ses études de 1818 à 1826.





Sa réputation pédagogique était pour le moins contrastée, selon les époques et les classes  ( de la sixième à la rhétorique puis la philosophie) puisqu'au vu des rapports des inspecteurs académiques, on note : que : " le professeur de rhétorique, Couturier", qui enseigne de 1816 à 1821, "a un savoir médiocre et l'esprit éminemment faux". En 1821, "sa classe est la plus mauvaise" que l'on ait "jamais vue dans un collège royal depuis que l'Université existe". Celle de philosophie est dans un état identique, l'abbé Renaud  n'inspirant "aux élèves qu'un "grand dégoût pour la philosophie et pour sa personne". En 1824,  le proviseur, Gabriel Peignot, bibliophile renommé - plus impliqué dans sa passion que par l'administration de l' établissement - mentionnera toutefois que " depuis trois ans, il n'a vu sortir que des élèves nuls de sa classe ( philosophie ), et que le professeur de quatrième, Bizouard, est tout juste au niveau" de son auditoire. L'arrivée d'Amédée Daveluy, en 1821, relèvera très sensiblement le niveau de la classe de rhétorique.

L'enseignement, dans la fidélité monarchique et la foi religieuse, consistait essentiellement à l'apprentissage des langues française, latine et grecque avec, en complément, des cours de physique-chimie, histoire naturelle et mathématiques. En classe de philosophie, l'enseignement se faisait obligatoirement en latin. Les auteurs "modernes" n'étaient pas abordés. C'est ainsi qu'en juin 1821 le programme de la classe de quatrième - celle de Louis - était : " Les Métamorphoses" d'Ovide ; des "Eglogues" choisies de Virgile ; " Selectae e profanis" de Cicéron ; les fables "d'Esope".


 La discipline était rigoureuse, notamment pour les internes. On peut lire dans un "prospectus" basé sur le règlement : " Les élèves sont surveillés jour et nuit. Le jour, ils sont confiés à leurs maîtres d'études ou à leurs professeurs. Les maîtres d'études prennent avec les élèves leurs repas au réfectoire" - dans le plus grand silence tandis que l'un d'eux fait une lecture. " Les maîtres d'études couchent au dortoir commun. La nuit, un des domestiques est toujours de veille, et parcourt les dortoirs qui restent éclairés. Les dortoirs sont divisés en cellules où chaque élève à son lit ; chaque cellule grillée reste fermée depuis le coucher jusqu'au lever." Louis, heureusement externe, ne sera pas soumis à ce régime carcéral. Le port de l'uniforme - comme aux autres externes - lui sera même strictement interdit. Il se souviendra néanmoins de cet enfermement - notamment celui de son camarade Antoine Tenant de Latour pour lequel il bravera parfois les interdits en introduisant frauduleusement des publications - qu'il évoquera, entre autres, dans le conte intitulé "Voici le printemps " : "Malheureux le prisonnier qui ne respire l'air que dans l'étroit préau".







Parmi ses condisciples, on relève Henri Lacordaire ( cinq ans plus âgé) qu'il apercevra peut-être dans sa première année ; Antoine Tenant de Latour, poète et futur précepteur du Duc de Montpensier ; Auguste Petit, magistrat et son premier biographe ; Henri Darcy, ingénieur concepteur de la première adduction d'eau de la Ville de Dijon. Ces murs verront ensuite passer Gustave Bonickhausen (Eiffel) et le professeur Louis Pasteur. Enfin, pour la petite histoire, le Lycée de jeunes filles aura pour élèves : Edwige Cunati (Edwige Feuillère), Claude Jorré (Claude Jade) et Marlène Jobert.


P. S. : Pour d'autres renseignements voir : Colette Sadowsky, "Annales de Bourgogne" - Tome 32 - 1960


Editions de l'Odéon - Préface de Raymond Schwab - Miniatures d'André Hubert



L'édition illustrée la plus colorée :























Bourguignon



Louis était bourguignon, n’en déplaise à Cargill Sprietsma, non par assimilation comme l’écrira Sainte-Beuve mais par « surgeonnage » d’une vieille souche morvandelle nourrie de sphaignes parcourues de follets et d’antiques légendes éduennes . L’Etat-Civil l’affirme aux dépens des experts soutenant son origine lorraine. On peut en effet lire dans l’acte de mariage de Claude Denis Bertrand, grand-père du poète : «  L’an mil sept cent soixante trois le quatorze février après avoir publié les bans entre le sieur Denis Claude Bertrand, maréchal des logis au régiment du commissaire général..cavalerie, fils de Emilland Bertrant (sic), marchand en la ville de Saulieu, diocèse d’Autun et de défunte demoiselle Claudine Porcheron d’une part, et demoiselle Elisabeth Charlotte Noël, fille de défunt le sieur Nicolas Noël, marchand à Sorcy, et de dame Marie Anne Franchot de cette paroisse…. »ICI (page 39 fiançailles, page 40 mariage ) et dans son acte de décès : « Le 24 mars 1806 sont comparus devant nous les sieurs Claude Seguin Lainé, âgé de quarante sept ans, beau-frère du décédé et Jean René Bertrand, marchand, parent dudit défunt, tout deux demeurant à Saulieu, nous ont déclaré que le sieur Denis Claude Bertrand, maréchal des logis, commandant la gendarmerie impériale de la résidence de Saulieu, y demeurant, natif dudit Saulieu, âgé de soixante quatorze ans, époux de Melle Elisabeth Charlotte Noël, est décédé aujourd’hui à trois heures du matin à son domicile…» ICI (pages 528-529) . La famille Bertrand était donc depuis longtemps sédélocienne. L'indélicatesse de Georges, le père, né le 22 juillet 1768 à Sorcy (Meuse) - pas à Saulieu (Henri Corbat) - "fils légitime de Denis, Guy, Claude Bertrand, marchand, et d'Elisabeth, Charlotte Noël" de la paroisse de Sorcy, baptisé le lendemain avec pour parrain Georges Geuble et marraine Françoise Noël, n'y change rien. Bien sûr, Louis était lui-même mâtiné lorrain et piémontais, mais quel plaisir, malgré la lourdeur, de prononcer ce nom à la bourguignonne : Beurtrrand (proche de Bretrrand).




P. S. : Les actes sont "en ligne" sur les sites des archives départementales de la Meuse et de la Côte d'Or

On y trouve aussi la déclaration du décès de Jeanne Bertrand, née à Saulieu ("il y a environ soixante douze ans") d'Emiland Bertrand et de Claudine Porcheron, faite le 13 nivôse de l'An XIII par Denis Claude Bertrand, son frère, lui-même natif de Saulieu -comme précédemment indiqué ; et celle du décès d'Elisabeth Catherine Bertrand (24 janvier 1812)née de Denis Claude Bertrand et d'Elisabeth, Charlotte Noël, faite par Jean René Bertrand ( à la signature toujours stylisée ), lui-même frère de François Bertrand, né à Saulieu, boulanger, décédé à Saulieu le 17 Germinal An XIII. Quant à Claude Seguin, aubergiste, il était époux de Françoise Bertrand, soeur de Denis Claude,née à Saulieu et décédée le 4 août 1812, à l'âge de soixante deux ans.

Nota : la famille résidait rue Saint Saturnin (actuelle rue Danton). La Gendarmerie était construite sur le terrain du couvent des Capucins, maintenant délimité par les rues Danton, Carnot et la ruelle Ecornée, à Saulieu.

Pourquoi lui ?



On m’interroge souvent sur les motifs de mon attachement à un poète dont la notoriété est quasi circonscrite à une nébuleuse universitaire. Pourquoi un béotien des lettres se passionne-t-il pour Louis Bertrand, inconnu du dijonnais lambda, au point de collectionner assidûment « Gaspard de la Nuit » et autres textes les concernant ? Trois raisons, plus sentimentales que littéraires :


D’abord, partager le même territoire, physique et historique, créé une intimité personnelle stimulant les champs perceptifs. On sent plus qu’on ne sait mais l’intuition forge une forme de complicité malicieuse permettant de déceler des détails invisibles à l‘œil étranger. Etre sur la  faille des rochers de Chèvremorte (au «For(um) aux fées ») ou à « la roche à la Bique »(rendez-vous des sorciers) au-dessus de Plombières(1), face au Mont Blanc, par delà la plaine de la Saône(2),c’est mieux saisir le concret et le travail de composition mentale d’un paysage abstrait utilisant cependant maints éléments identifiables sur le terrain ou conformes aux traditions et légendes locales. L’ermite du poème et son « désertum »(3) ont existé, tout comme les colombes -nos fées- dont l’absence désenchante le site bucolique de leur propre fontaine. C’est d’ailleurs une approche préconisée par Louis dans son avis de parution de « Gaspard de la Nuit » :« Nous nous empressons d’annoncer la prochaine publication d’un livre…qui… se recommande aux lecteurs bourguignons par l’intérêt local de plusieurs des situations qu’il renferme ». Le « pays » bénéficie, en effet, chez un poète tel que lui, de cette voie d’accès supplémentaire à l'intelligence de l’ensemble d'une œuvre toute de tableautins pittoresques, de miniatures enluminées et pierreries éminemment chatoyantes.


Ensuite, comment ne pas éprouver de sympathie pour cet orgueilleux, portant cape et sûrement chapeau, « doué d’une imagination ardente, d’un caractère bizarre et inégal, le cerveau sans cesse en ébullition »(4) qui, au temps du « Patriote de la Côte d’Or », se lancera dans des charges sabre au clair pour défendre un idéal politique lui donnant des bouffées d’enthousiasme romantique? « Marginal » social, économique et provincial (5) , « d’une sensibilité excessive, irritable, morose, insociable, effarouché de son ombre, mécontent de lui, injuste envers les autres » (4), « radicalement incapable pour le matériel »(6), trop fier pour être un lierre circonvenant un tronc et enfourchant parfois quelque rossinante boiteuse, il était fondamentalement sincère , loyal, poète, et logiquement inaccessible aux jugements péremptoires.(7).


Enfin, il est un magicien, un merveilleux illusionniste. « Gaspard de la Nuit » est tout entier une bamboche (8) dont il tire subtilement les fils : « Hum ! Hum ! - schup! schup! - coucou! coucou! » - je suis là…, regardez-moi …; essayez de le saisir, il s’est déjà dérobé, comme « Ondine », « Jean des Tilles » ou les tirelaines échappés à travers la rivière. Peut-être même n’a-t-il jamais été qu’une apparence car le poète est le diable et le diable n’existe pas ; la preuve : c’est lui-même qui l’affirme. Alors, dans « Gaspard de la Nuit », il convient toujours de se méfier : les pierres y sont moins solides que les rêves et les ombres agitées pas nécessairement l’exacte projection des mouvements du modèle. Préfaces et poèmes, composés de touches inspirées de sources multiples, mêlant savamment lieux, époques et symboles, recèlent nombre de subterfuges et chausse-trapes qui ne sont, peut-être, ni subterfuges ni chausse-trapes. Il revient à chacun d’en apprécier tout en continuant d'admirer à l'infini les couleurs mobiles de ce kaléidoscope (9) unique en son genre.


Voilà donc, en quelques mots, fort éloignés des commentaires érudits, la réponse à l’interrogation qui m'est habituellement adressée. Peut-être est-elle insatisfaisante, sur le fond et dans la forme, mais elle est mienne. Et même dans l’erreur, je persisterai à recommander Louis au lecteur, simplement parce qu’il est lui et que je suis moi.


*


1- le premier titre du poème est « sur les rochers de Plombières ».
2- le Mont Blanc s’y aperçoit parfois, à l’œil nu.
3- « le Désert » - « Figures » n° 25 - Université de Bourgogne - article de Gérard Taverdet.
4- Frédéric Bertrand, cadet de Louis.
5- Max Milner.
6- Théophile Foisset
7- parfois qualifié de"raté", de "petit romantique" alors même que son évidente marginalité eut dû le dispenser des comparaisons.
8- Grande marionnette.
9- Michel Manoll.




"Dix contes de Gaspard de la Nuit' illustrés par Marcel Gromaire




Une édition de luxe de "Dix contes de Gaspard de la Nuit" - Tériade - 1962 - illustrée par Marcel Gromaire,













( Publié  avec l'aimable autorisation de François Gaspari,"La Bouquinerie", 9, boulevard Agutte Sembat - 38000 Grenoble françois.gaspari@wanadoo.fr - auteur des photographies)


"Bénigne Joly"



Bénigne Joly né le 22 août 1644 à Dijon y décédera le 9 septembre 1694 des suites d'une "fièvre pourpre", vraisemblablement le typhus. Entre-temps, après des études en Sorbonne (Docteur en théologie), il sera  le "Vincent de Paul dijonnais", fondant une communauté de Nouvelles soeurs Hospitalières, encore actuellement efficace à la Maison des Fassoles de Talant. Surnommé "le père des pauvres", il se dévouera à la cause des filles perdues (création du "Bon Pasteur"), des malades et mourants, des prisonniers, condamnés à mort et forçats de passage. Il y consumera son temps, sa fortune, sa santé.



Benigne Joly



Quel rapport avec Louis Bertrand ? Les gueux, stropiats, bancroches, perclus, truands et assassins ; sa cour des Miracles, près l'Abbaye de Saint Etienne à Dijon (il y était chanoine) : la cour Saint Vincent. S'y réunissaient les Clopin Trouillefou et Pierre Gringoire locaux auxquels il dispensait soins et bontés. Mais aussi les "petits savoyards" qu'il assistera lors de son séjour parisien. Et enfin, cet extrait de sa 13 ème méditation ("Du mépris et de la vanité du monde") :



"Si nous pouvions monter en un lieu fort élevé duquel nous
 puissions contempler toute la terre sous nos pieds,

que de chutes, que de calamités
et que de misères nous verrions dans le monde,
que de nations détruites, que de royaumes renversés.

Nous verrions comme on tourmente les uns,
comme l'on fait mourir les autres,
comme les uns se noient et les autres sont menés en captivité.

Et enfin nous verrions
comme sont trompés ceux qui s'appuient sur la vie présente."




Ces trois petits indices concordants ne fondent  pas une certitude mais rendent plausible la rencontre de ces deux esprits idéalistes, Louis n'ayant pu au demeurant ignorer le "Vénérable" dijonnais.





"Boutade bacchique"



L'un qui se travaille et s'échine,
S'en va visiter le Boa,
Chercher un magot à la Chine,
Un cornet de poivre à Goa.

L'autre que tous soins importune
Sous le duvet s'ensevelit,
Espérant bien que la fortune
Le viendra tirer de son lit.

Mortels insensés que vous êtes,
Riez, buvez durant vos jours,
Consolez-vous d'être mazettes
Car mazettes serez toujours.




Le château de Talant





"...un rayon de soleil lui montre, - plus rapprochés et plus distincts, - le château de Talant, dont les terrasses et les plates-formes se crénèlent dans la nue,.."







Construite en 1208, sous Eudes III, la forteresse de Talant, souvent gîte de Philippe le Hardi, sera démolie sur ordre d'Henri IV à dater du 19 juillet 1609. Sa situation lui valut la devise : "Qui voit Talant, n'est pas dedans".