Saint-Jean - "La ronde sous la cloche"






L’Eglise avait fait coïncider la Saint Jean avec le solstice d’été en souvenir du baptême du Christ par le Précurseur, Jean le Baptiste. Cette date correspondait naturellement à la fête celtique dédiée au soleil, honoré par de grands feux allumés soit par le prêtre local soit par les jeunes mariés de l’année. Le feu, représentant la passion, avait dans l’esprit populaire, une parenté avec l’accouplement et la reproduction.





La place à feu, ou « feulière », « foulière », de Dijon se situait Place Saint-Jean, au pied même de l’église, c’est-à-dire, au Moyen-Âge, dans le cimetière. Les foires et marchés s’y tenaient en effet très souvent. La fête de la Saint-Jean commençait par les dévotions puis la veillée jusqu’au douze coups de minuit. Alors débutait une sarabande forcenée et hurlante autour d’un feu de cent fagots. A l’écroulement du bûcher, les garçons sautaient par-dessus les braises en s’aidant parfois d’une perche de charme. Lorsqu’une fille acceptait de « sauter les brandons » avec un garçon, cet engagement avait valeur de serment.

Cet épisode festif a sans nul doute inspiré Louis pour le poème « La ronde sous la cloche », comme il a intrigué Henri IV qui mit le feu au bûcher le 23 juin 1595.




Robert Sabatier - Histoire de la poésie française



"Il est un des plus rares inventeurs que nous connaissions en matière de poésie : pour le fond et pour la forme. C’est de lui que vient le poème en prose comme nous l’entendons aujourd’hui, c’est lui qui a tendu une nouvelle lyre aux plus grands, qu’ils le reconnaissent ou non. Le Baudelaire du « Spleen de Paris » n’est pas ingrat : « J’ai une petite confession à vous faire. C’est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux « Gaspard de la Nuit » d’Aloysius Bertrand… » Le Max Jacob du « Cornet à dés » pourra parler d’Aloysius comme n’étant qu’un peintre violent et romantique, il lui devra beaucoup, et faut-il mentionner entre Baudelaire et Max Jacob, Villiers de L’Isle-Adam, Charles Cros, Mallarmé, Rimbaud, Huysmans…

Aloysius sculpte sur ivoire des sujets de son temps, mêlant en bon hugolien, le sublime et le grotesque. Il refuse le ronron du vers, le ton déclamatoire, le discours, le récit verbeux, il veut mettre beaucoup, beaucoup en peu de mots. Il a ses disciplines, presque ses manies : nombre constant d’alinéas et nombre constant de lignes, enchaînements logiques abolis, imagerie en patchwork mêlant le détail réaliste à la vision onirique.[…/…]

« Gaspard de la Nuit » se présente comme les trésors des quarante voleurs. On y trouve de tout, comme dira Mallarmé. Bien des grands ont emprunté le chemin créé par ce poète apparemment mineur, cheminant à ses côtés avant de créer leur propre route. C’est un poète qui ne déçoit jamais. Aujourd’hui, même si le temps à ajouté du suranné au suranné volontaire, « Gaspard de la Nuit » n’a rien perdu de son charme. Il y a là quelque magie. »

Le château de Rouvres



Dans la première préface Louis écrit : " Mais quelle est cette cavalcade ? C'est le Duc qui va s'ébattre à la chasse. Déjà la Duchesse l'a précédé au château de Rouvres." L'identification de ce château, nonobstant des questions peut-être légitimes (Rouvres en Plaine ou Rouvres sous Meilly), ne parait pas devoir poser problème. En effet, le château des Ducs de Bourgogne était à Rouvres (en Plaine). On peut lire chez Claude Courtépée :

"Le château, bâti par les Ducs de la première race, est qualifié de fortersse en 1287.Philippe, dernier duc de cette race, y reçut le jour, et y mourut tristement à l'âge de seize ans, étant tombé de la fenêtre de son appartement.

Le Roi Jean, son héritier, y passa plusieurs jours en 1361, et y créa le Parlement de Saint Laurent. Philippe le Hardi, son fils, y conduisit sa nouvelle épouse, Marguerite de Flandres en 1370. Il reçut l'année suivante le cardinal d'Angleterre et le Duc de Lorraine en même temps. Le duc Jean, résolut d'y résider, le fit embellir et fortifier en 1414 et y mit garnison. La duchesse de Savoie, soeur de Louis XI y fut enfermée avec son fils par ordre du duc Charles en 1467. Isabelle de Bourgogne, fille du duc Jean, y mourut en 1412, et fut apparemment inhumée dans l'église.[.../...]

Ce château dont il ne reste que des pans de murs très épais, avait deux étages, avant sa destruction par Galas ; on y comptait cinquante cinq cheminées ; le pavillon avec ses ailes avait soixante deux toises de long. [.../...]

Galas brûla Rouvres en 1636 et ne respecta que la maison de Monsieur de la Tournelle. Le clocher qui avait une belle flèche couverte d'ardoise, fut consumé et les cloches fondues : le château fut détruit à coups de canon, à l'exception de deux tours démolies en 1735 pour construire la grange de dîme. [.../...] Un incendie presque général, arrivé en 1666, acheva la ruine de ce lieu."


L'édition "Scripta Manent" - 1928



L'édition "Scripta Manent", à " l'enseigne du pot cassé ",et des illustrations d'Henry Chapront.














Proverbe Bourguignon



Dans la première préface, Louis évoque " les Riches de Châlons, les Nobles de Vienne, les Preux de Vergy, les Fiers de Neuchâtel, les Bons barons de Beaufremont" qui caracolent derrière le duc de Bourgogne. On retrouve ces personnages dans "Le livre des proverbes français" de Le Roux de Lincy (1859) dont voici un extrait :

"Les Proverbes relatifs à des noms propres sont assez considérables. Il n'est personne qui, cherchant en sa mémoire, ne s'en rappelle quelques-uns. On peut les diviser, pour la France en deux catégories : ceux qui se rapportent à des noms propres de tous temps, de tous les pays ; ceux qui appartenaient au blason. La plus grande partie des devises héraldiques ne sont autres que d'anciens proverbes appliqués au nom des grandes familles. Par exemple :

Le bois est vert et les feuilles sont Arces
A tout venant Beaujeu
Maille à maille se fait l'Aubergeon
Bonne est Lahaye autour du Bled.


Il existe encore un certain nombre de dictons populaires qui se rapportent à la noblesse de chacune de nos provinces ainsi pour la Bourgogne :

Riche de Chalon
Noble de Vienne
Preux de Vergy
Fiers de Neuchâtel
Et la maison de Beaufremont
D'où sont sortis les bons barons."

Louis s'est manifestement inspiré de ce vieux dicton populaire.


(Les familles et lignées sont connues)


Dizain en losange



du
pendu
le squelette
le soir, reflète
les feux du couchant
là-bas, au penchant
morne et sévère
du calvaire
des trois
croix


La chapelle de Saint-Jacques de Trimolois



La chapelle de Saint-Jacques de Trimolois (ou Trémolois) n’était déjà plus qu’un souvenir à l’époque de Louis.Elle seule avait survécu à la destruction du village, situé entre Larrey et Chenôve. Isolée dans le vignoble, elle devait prendre en dernier lieu le nom de Saint-Jacques des Vignes. Mais pour plus de détails, reprenons les termes utilisés par Charles Oursel dans sa monographie intitulée : « L’église Notre-Dame de Dijon » :

« Diverses communications de M. l’abbé Maurice Chaume à la Commission des Antiquités de la Côte d’Or sur les anciennes paroisses de Dijon ont montré qu’apparait dans les textes, en 801, dans la banlieue sud de Dijon, une église et une paroisse Saint-Jacques de Trimolois. L’église était encore représentée, à la veille de la Révolution, par un petit édifice dont nous possédons des dessins et un plan ; il semble, d’après le lavis dû au talent de l’archéologue Baudot, que la partie orientale de l’église, si l’on en juge par le profil tréflé des fenêtres, ait été remaniée au début du XIII° siècle. Démolie définitivement peu après 1798, l’église Saint-Jacques de Trimolois a complètement disparu, et son emplacement exact n’a pas encore été reconnu.

Avant le milieu du XII° siècle, d'autre part, se développe au nord du "Castrum Divionense" un nouveau marché, un "Forum" sur lequel est élevée une chapelle Sainte-Marie, d'origine probablement ancienne, et dont l'église-mère est Saint-Jacques de Trimolois. Après l'incendie de Dijon en 1137, Notre-Dame du Marché est enfermée dans la nouvelle muraille et devient une paroisse urbaine. Ce n'était, semble-t-il, qu'une modeste église : deux bulles des papes Adrien IV et Alexandre III, confirmant en 1156, puis en 1172, les biens de la collègiale Saint-Etienne, mentionnent la chapelle Notre-Dame du Marché : "confirmamus capellam S. Jacobi de Tremoleto, cum Capella Sancte Marie de Foro."





le croquis de Baudot



Hypothèse vérifiée



Dans un article intitulé « Hypothèses » -ci-dessous - j’ai évoqué celle selon laquelle le nom de Saint-Maur aurait pu être attribué à l’abbaye de Saint-Bénigne réformée. Or, on lit dans « Dijon ancien et moderne » (1840) de Charles-Hippolyte Maillard de Chambure : « C’est ainsi que mourait, dans le relâchement et l’oubli de la règle, cette célèbre abbaye dont la gloire et le nom étaient chers à plus d’un titre à la Bourgogne. Un instant encore, en 1651, la réforme superficielle de Saint Maur y fit renaître le goût des laborieuses études » et dans une de ses communications à l’Académie des Sciences, arts et Belles Lettres de Dijon (1829) : « les trois messes qu’on chantait à Saint-Maur le jour de la Saint-Jean, de même que le jour de la Noël… ». Deux abbayes ou églises homonymes ne pouvant passer inaperçues des érudits ( Note 31 de Jacques Bony : « Nous n’avons pu localiser de Saint-Maur dans la région »), l’hypothèse semble donc vérifiée.


Le pas d'arme(s) de Marsannay



Les critiques du poème « L’air magique de Jehan de Vitteaux notent généralement que l’expression « au pas d’arme de Marsannay » fait référence à un tournoi tenu dans ce village. C’est en effet à compter du 11 juillet 1443, à l’initiative de Pierre de Beaufremont, Comte de Charny, Conseiller et Grand Chambellan de Philippe le Bon, qu’il s’est déroulé au lieu dit « La Charme de Marcenay », à une demi-lieue (2,2 km) de Dijon sur la route de Nuits. Un pas d’armes, consistait, pour un certain nombre de gentilshommes, à défendre un pont, un chemin, un sentier de forêt, ou un passage artificiel créé pour l’occasion, contre les assauts de tout chevalier se présentant pour relever le défi. Les combats, présidés par le Duc et la Duchesse de Bourgogne, durèrent pendant six semaines près de « l’arbre de Charlemagne » ou "Arbre des Hermites" ( gros arbre sous lequel il aurait fait étape lors de son expédition à Rome pour défendre le Pape Adrien 1er aux prises avec Didier, roi des Lombards -773), permettant aux chevaliers bourguignons de se couvrir de gloire. Parmi ceux-ci ( dont la liste complète est connue), Pierre de Beaufremont et son frère Guillaume, baron de Sey et de Sombernon - « les bons barons de Beaufremont » de la première préface.

Mais,vu le contexte, ce « pas d’arme » - sans « S » à arme - semble plus proche de l’allure chaloupée prise parfois au sortir des caves que de joutes viriles et sanglantes. L’expression actuelle : « avoir une rougeole de Marsannay » est plus colorée ; le coup de masse est le même. Le pré-texte « La Gourde et le flageolet » confirme ce sentiment : « Voilà que le chevalier, ivre à demi, se mit à danser sur la pelouse, comme un ours mal dressé. Il étend les bras, il balance sa tête sur ses épaules, frappe la terre du talon, et appuie fièrement sa longue épée contre son épaule comme un hallebardier qui va à la guerre. ».

Louis s’est manifestement amusé à l’écriture de cette pièce burlesque,… la condamnant sûrement aux « Pièces détachées ».


(Pierre de Beaufremont sera gendre de Philippe le Bon - mariage contracté le 30 septembre 1448 à Bruxelles, avec Marie, légitimée de Bourgogne.)


La vierge noire



« La vierge noire, la vierge des temps barbares, haute d’une coudée, à la tremblante couronne de fil d’or, à la robe raide d’empois et de perle, la vierge miraculeuse devant qui grésille une lampe d’argent… », la voici de nos jours ( la Révolution lui a fait perdre l’enfant Jésus qu’elle portait sur les genoux ) :






Cette « Imaige » ( statue ) est vénérée à Dijon depuis le XI° siècle. Elle était déjà présente dans la « Chapelle du Marché », fille de l’Eglise de Saint-Jacques de Trimolois. La gothique Notre-Dame étant construite, elle reprit sa place dans une chapelle très sombre autour de laquelle régnait une galerie destinée à recevoir temporairement les flambeaux votifs. Des écus, des épées de chevaliers, des béquilles, diverses prothèses ( pieds de cire, d’argent, de bois), des tableaux, étaient accrochés à la voûte et aux murs. Deux lampes brûlant jour et nuit assuraient une luminosité propice au recueillement.

Etant considérée comme un « canal de grâce », elle sera appelée jusqu’au XVI° siècle « Notre-Dame de Bon-Rapport » ou de « l’Apport », puis « Notre-Dame de Bon-Espoir ». C’est devant elle que les Beaufremont, gentilshommes ayant participé au « pas de Marsannay » (1443), que Philippe Pot, Grand Chambellan de Bourgogne, chevalier de la Toison d’Or et de l’Ordre de Saint Michel, sauvé de captivité (1453), que Louis de la Trimouille (ou Trémoille), Gouverneur de Bourgogne, défenseur de la ville contre les Suisses ( siège du 7 au 13 septembre 1513 ), vinrent s’incliner. Bien d’autres solliciteront son intercession pour les motifs les plus divers ( sécheresses, inondations, maladies, … ). Sa chapelle, suite de la précédente dont la voûte a été abattue (XVII°)- destruction « cassant », parait-il, un peu l’ambiance - est encore aujourd’hui relativement fréquentée.

Mais pourquoi cette vierge est-elle noire ? Non pas, comme le dit la légende, parce qu’elle aurait été enfumée par les canons des Suisses, mais parce que l’Eglise ferait application à Marie, dans un de ses offices, de paroles tirées du Cantique de Salomon ( Cantique des Cantiques ) : « O filles de Jérusalem, je suis brune, mais de bonne grâce, comme les tentes de Kédar, et comme les pavillons de Salomon ». (C1-5) ; « Ne considérez pas que je suis brune parce que le soleil m’a regardée…. » (C1-6) - Bible Ostervald 1845.(version contestée)



(la vierge m'étant inaccessible, les photos 2 et 3 sont d'après des clichés de Thierry de Girval)

La foule se presse....au four banal de la rue de Bèze



Les commentateurs ne s'arrêtent généralement pas à cette rue de Bèze qui, il faut bien le reconnaître, ne présente pas un grand intérêt sur les plans historique et littéraire. Toutefois ce détail du four banal (ou chacun pouvait venir faire cuire son pain) montre,une fois de plus, la connaisance intime que Louis avait de sa bonne ville de Dijon. A son époque, pas de rue de Bèze, mais on peut lire ceci dans la "Description Générale et particulière du Duché de Bourgogne" de Courtépée - 1777 :

"Bèze : Cette abbaye fondée au commencement du 7 ème siècle par le Duc Amalgain dans le canton des Attoariens au Royaume de Bourgogne, fut souvent le lieu d'assemblée des Grands du temps des premiers Ducs. L'Abbé avait un hôtel dans le faubourg Saint-Nicolas. Il est souvent parlé dans les titres des douze et treizième siècles du "Four de Bèze" : une rue même avait le nom de Bèze mais il faut convenir que les plus versés dans nos antiquités, prétendent que ce "four" et cette "rue de Bèze" tirent leur nom d'une famille ancienne, dont on voit un Maire, Pierre de Bèze, en 1206, et que les moines de Bèze logeaient à Saint-Bénigne." [.../...] "Cette église (Saint-Nicolas) était anciennement au faubourg de ce nom, dans la rue dite "du four de Bèze", depuis "rue aux Coquins".

Gaspard de la Nuit est de toutes les époques. Son tableau est composé de touches diverses, individuellement datées ou datables,mais formant un tout achronique. Ainsi les remparts bertrandiens sont-ils formés de tours et portelles provenant des enceintes successives de la ville de Dijon. Gaspard ne connait pas le temps.


Les biographies



La première biographie "complète" publiée en 1889 par Henri Chabeuf, avec la notice d'annonce de publication sur les presses de l'imprimerie Darantière de DIJON.












La thèse de doctorat de Cargill Sprietsma, publiée en 1926,suivie d'une nouvelle édition préfacée par Jacques Bony, en mai 2005.









L'étude très documentée et variée, publiée en 1970 par Fernand RUDE, dans la collection "Poètes d'aujourd'hui - Seghers.




Charles BRUGNOT - un ami



Jean-Baptiste-Charles Brugnot, né à Painblanc, arrondissement de Beaune, le 26 vendémiaire an VII ( 17 octobre 1798 ) de Jean-Baptiste Brugnot, précepteur, et de Reine Jobard a fait ses études au collège de Beaune. Ayant perdu son père en 1818, il fut successivement professeur aux collèges de Cluny, Compiègne et Troyes. Atteint par la maladie du siècle, la phtisie, il dut quitter l’enseignement et devint directeur du journal « Le Provincial » en lieu et place de Louis, gestionnaire incompétent ( « Bertrand encore une fois ne te sera bon à rien. C’est la plus haute incapacité administrative qui se puisse concevoir » lettre de Foisset à Brugnot du 13 mai 1828 ). Auteur d’une traduction remarquée de l ‘ « Eloge de la folie » d’Erasme, il sera reçu le 6 janvier 1829 à l’Académie de Dijon. Vers la même époque il acheta l’imprimerie Odobé ( devenue aujourd’hui l’imprimerie Darantière - tirages de « Pléiade » Gallimard ) et fonda la feuille « Le Spectateur ». Il est mort de sa maladie de poitrine le 11 septembre 1831 à Dijon. Sa veuve, Lazarine Vauchet , passée directrice de l’imprimerie, fera paraître un volume de ses poésies en 1833.

Charles Brugnot, fier et mélancolique, souvent grognon, est cependant demeuré proche de la famille Bertrand, notamment pendant le séjour de Louis à Paris de novembre 1828 à fin mars 1830. Il visitait Laure et Elisabeth, servait d’intermédiaire aux uns et aux autres, pressait parfois Louis d’accepter un poste, l’invitait à revenir à Dijon. A son retour, l’orgueil fit des distances que la mort n’effaça pas tout à fait.



l'église de Painblanc



INVOCATION


Oh ! Viens t’asseoir aux lieux déserts,
Sauvage muse des vallées !
Ploie ici tes voiles ailées,
Et chante-moi tes derniers airs.

Avant que l’autan monotone,
Comme un loup hurleur dans les bois
Mugisse avec ses mille voix,
Chante-moi ta chanson d’automne.

Le vallon garde encor des fleurs ;
La forêt qui se décolore,
Cache sous la feuillée encore
Les longs cris des merles siffleurs.

Aux rayons du soleil qui tombe,
La crécelle aigre du grillon
Réjouit encore le sillon,
Mais demain….sa muette tombe…

Fille des champs, n’aimes-tu pas ?
A venir parfois, sans compagne,
Admirer, brillant sous tes pas,
Le frêle œillet de la montagne ?

A voir, au coteau, se dresser
Le buis massif en sombres gerbes,
Et le monde chauve balancer
L’épi fané des hautes herbes ?

Oh ! Viens là, sur le rocher nu
Essayer tes divins préludes !
Charme-moi d’un hymne inconnu,
Enfant plaintif des solitudes,

Fée aux yeux bleus, qui vas cacher
Des voix magiques et lointaines,
Parmi les mousses du rocher
Et dans la grotte des fontaines.

Au val de Gouville, octobre 1828.



Gouville



LE FOLLET DE SAINT BENIGNE


Le Follet qu’autrefois on voyait se percher,
Rouge comme une flamme, ou blanc comme un cigne,
Près du coq d’or, qui vire au bout du haut clocher,
Sur la flèche de Saint Bénigne,

Il m’a dit, cette nuit, le magique Lutin
Qui prête à l’airain sourd ses voix mélancoliques,
Et tantôt réjouit d’un murmure argentin
Le vieux chêne des basiliques :

« Bonjour, voisin, bonjour ! - Pour toi je sonnerai
Les heures et les quarts ( Dors ou veille, n’importe)
Les jours qui s’en vont lents, boiteux, l’œil éploré,
Et ceux que l’allégresse emporte.

Tiens ! Vois, à ce cadran imprimé dans sa main,
Une !…Douze !… - As-tu lu la courte page entière ?
Là, se brise sans fin le flot du genre humain !
Elle est là ton heure dernière !

Et je veux la sonner moi-même. - Un mardi soir
Entendra mon clocher, au bourdon lourd qui pleure,
Chanter, chanter pour toi, raidi sous le drap noir,
L’heure qu’on dit la dernière heure !

Tais-toi, Follet Esprit, tais-toi ! - L’heure d’adieu, -
Cet écueil redouté que n’évite personne, -
Où l’âme palpitante échoue aux pieds de Dieu,
Follet, n’importe qui la sonne ;

Mais avant, mais avant - Oh ! Laisse-moi compter
A ton cadran fatal encor quelques années ;
Quelques-uns des momens, si prompts à nous quitter,
Qu’on appelle heures fortunées !

Heures de voluptés et d’extase et d’oubli
Où mon âme n’a plus d’oreille pour la terre,
Quand la muse, le soir, brûle mon front pêli
De son baiser de vierge austère ;

Heures de paix, toujours douces au souvenir,
Quand mes enfants, bercés sur leur mère qui joue,
Essuient en leurs yeux bleus, trop prompts à se ternir
La larme qui fuit sur leur joue ;

Ou, que mon bons amis, qui sont mon univers,
Autour de mon foyer, leur journée achevée,
Perdent pour moi leur veille à me causer de vers
Et de gloire longtemps rêvée.


Dijon, 3 décembre 1829



Saint-Bénigne


L'édition AUBRY - 1943



L'édition AUBRY de 1943, illustrée par des dessins de A van OSTADE ( "La danse dans la caverne"), D DUMONSTIER ("Portrait d'homme"), E TROOST ( " Buveurs "), GOYA ("Sorcières") et M. FREMINET ( "Esquisse").













Le premier biographe - Auguste Petit



Le premier biographe de Louis Bertrand a été un de ses condisciple au Collège Royal de Dijon, à savoir Auguste PETIT qui, dans une communication faite le 24 novembre 1865 à l’Académie Delphinale de Grenoble,l'a présenté. Cette intervention est l’ une des premières à attirer l’attention sur le poète et son œuvre. En voici les principaux passages ( les considérations littéraires générales et les poèmes cités ne sont pas repris ) :

« Bertrand se mêlait rarement aux jeux bruyants de ses condisciples. Une humeur inquiète, une sorte de sauvagerie et de fierté native, unies à une extrême douceur, l’entraînaient dans des lieux écartés où il laissait un libre cours à ses rêveries. Il allait, seul, le nez au vent, les mains dans les poches s’asseoir sous le vaste peuplier du jardin de l’Arquebuse, qui depuis plus de cinq siècles brave les efforts du temps ; ou, s’enfonçant sous les ombrages de la Chartreuse de Dijon, ce Saint-Denis des Ducs de Bourgogne, aujourd’hui asile des plus navrantes douleurs qui puissent affliger l’humanité, il admirait devant le « Puits de Moïse » les imposantes figures des six prophètes, dues au ciseau du hollandais Claus Slüter, « ymaigier » des Ducs ; - ou les petits moines en marbre blanc, délicatement sculptés, qui encapuchonnés et le brévaire à la main, entourent processionnellement, dans les attitudes naïves du recueillement et de la douleur, les tombeaux de Philippe le Hardi, de Jean Sans Peur et de Marguerite de Bavière. Tantôt, accoudé sur le parapet des remparts qui n’existaient pas en 1513, lorsque 20000 Suisses, moins avides de gloire que de riche rançon, levèrent le siège entrepris inutilement contre la vaillante cité commandée par La Trémouille, il plongeait ses regards sur l’immense plaine baignée par la Saône, ou bien loin, à l’extrême horizon sur les cimes neigeuses des Alpes du Dauphiné et de la Savoie ; tantôt arrêté devant les tarasques grimaçantes penchées aux toits du Palais des Ducs - devant le Jacquemart de l’Eglise Notre-Dame, enlevé à la ville de Courtrai par Philippe le Hardi, - à l’ombre de la tour de Bar, où fut enfermé René d’Anjou - au pied des lourds bastions du château de Louis XI…[…/…]

Il a décrit dans les pages pleines de verve et d’entrain qui ouvrent son « Gaspard de la Nuit », l’émotion qu’il ressentait à « galvaniser » l’antique capitale des Ducs, qu’il aimait disait-il « comme l’enfant sa nourrice …. » […/…]

Je ne connais point de tableau plus saisissant que cette revue pressée, haletante, cette course échevelée à travers les temps, les hommes, les faits qui rendent à l’histoire de l’ancien Dijon, à ses monuments, à ses héros, la physionomie qu’ils avaient au moyen-âge Et ces pages si colorées, celle ou la rêverie transporte Bertrand parmi les sites variés qui entourent Dijon, ont un haut goût de terroir, un arôme particulier dont un « bourguignon salé », mieux que tout autre peut-être, saura reconnaître la pénétrante saveur. […/…]

Sans prétendre exagérer l’importance de ces petits tableaux, ne doit-on pas être frappé du charme qu’ils reflètent, de la légèreté de la touche, du choix des images, de la délicatesse des ornements qui les distinguent ? Ce ne sont pas des vers, il est vrai ; la rime manque à ces strophes cadencées, mais la poésie ne manque pas à la pensée qui les a dictées. La concision même du style accuse chez son auteur une maturité d’esprit, une sagesse de réflexion qui ne se laisse point dominer par l’imagination, quelque brillante qu’elle soit. On a comparé ces compositions aux ciselures, aux pièces d’orfèvrerie que les artistes du moyen-âge et de la renaissance fouillaient avec une patience et une dextérité merveilleuses. Ne dirait-on pas, en effet, que ces bijoux ont été retrouvés dans un de ces coffrets, d’un métal et d’un travail précieux, conservé avec soin, et transmis d’héritage en héritage, dans les opulentes successions de la Hollande ?

Et ces pages, dignes du pinceau de Metzu, que leur auteur avait mis tant de veille à polir, dont il écoutait attentivement le nombre et l’harmonie, satisfaisaient-elles du moins son esprit avide de perfection ? Etaient-elles pour lui la réalisation complète du Beau ? Hélas ! Non. […/…]

Le livre eu la destinée de son auteur : humble, incomplète, tronquée. Goûtée de quelques esprits d’élite, religieusement conservée par les amis de Bertrand, il resta inconnu du plus grand nombre. Il n’eut pas , dans la patrie d’adoption du poète, le retentissement que celui-ci s’était promis, et dont la consolante perspective, à ses derniers moments, avant de s’élancer dans un monde meilleur, lui faisait peut-être oublier les tourments et les angoisses qui avaient marqué son passage ici-bas ».


Les maisons de Louis




Le 15 décembre 1815, le capitaine de Gendarmerie Georges Bertrand (en poste à Ceva - 17/06/1805 ; Spolète - 15 mars 1812 ; Mont de Marsan -3 septembre 1814 ) atteint par la limite d’âge, quittait le commandement de la compagnie des Landes , pour rejoindre sa fille Denise, née d’un premier mariage, et ses sœurs ( à lui), Françoise-Marguerite - la tante Lolotte -, Jeanne - la tante Tonton et Françoise-Elisabeth, dite Pierrette. Ces dernières habitaient une maison élevée sur la pente intérieure de l’ancienne enceinte fortifiée de Dijon. On pouvait y accéder par le 4, de la rue de Richelieu et le 14, Rempart de la Miséricorde. Aujourd’hui détruite, elle était proche du Collège Royal et de Saint Bénigne.








« Quant au ménage Bertrand, la gêne le suivit dans ses divers logements, rue Guillaume - aujourd’hui partie de la rue de la Liberté, n° 51, dans une vieille maison du XV ° siècle - puis rue du Champ-de-Mars, enfin rue Crébillon, n° 6, où devait mourir le capitaine, dans un logis sans profondeur à cinq fenêtres de façade et à un seul étage surmonté de mansardes à lucarnes de pierre ; serré entre la porte ionique de l’ancien couvent des Carmes devenu la Visitation et l’hôtel de l’Académie universitaire ; c’est une maison de rapport construite au siècle dernier (XVIII)) par les religieux » nous dit Henri Chabeuf dans « Louis Bertrand et le romantisme à Dijon ». La voici de nos jours, assez peu modifiée, sauf bien entendu les logements encore récemment occupés. L’entrée s’effectuait par une porte indépendante 4, rue Crébillon ,donnant par un couloir sur une courette intérieure dotée d’un puits, desservant le rez-de-chaussée, l’étage, les mansardes et greniers.























A son retour de Paris, le 4 avril 1830, Louis habitera chez sa mère 92, rue des Godrans et 16, rue Berbisey. Ce serait à une fenêtre de cette maison qu'aurait été arboré le premier drapeau tricolore post-révolutionnaire vu à Dijon, confectionné par Elisabeth, soeur du poète.








Louis se rendait très souvent chez son beau- frère Abel Bonnet, époux de sa demi-sœur Denise, 4, rue Porte au Lion. Ils y devisaient et dessinaient des pendus.








Les alchimies de la concision - Mathilde Fournier



Parmi les nombreux commentaires de l'oeuvre de Louis Bertrand, voici des extraits d'un texte relativement récent de Mathilde Fournier (2000) publié dans "Bagatelles pour l'éternité" aux éditions Universitaires de Franche-Comté. L'analyse me semble particulièrement éclairante.

La structure des poèmes présente, " sur le mode textuel des caractéristiques picturales. Non qu'ils se bornent à évoquer des spectacles immédiats, mais comme une toile délimite un espace afin d'organiser son contenu. Les poèmes bornent, isolent un spectacle un évènement, pour révéler la magie qui est en lui. [.../...]Tout se passe dans le recueil comme si les textes ne pouvaient dépasser une certaine longueur (les plus longs d'entre eux n'excèdent jamais quatre pages) : la concision est ici garante de la maîtrise d'un espace textuel." [.../...]

"Car l'art absolu, l'art magique des Rose-Croix évoqué dans le préambule, qui seul intéresse le romantisme, n'est possible qu'à la manière du péché des alchimistes. L'échec, c'est que plus on s'efforce de le saisir, plus il s'éloigne : ce qui dans les représentations immédiates de la peinture, apparait comme "présence" n'est perceptible dans la représentation textuelle tributaire du temps que comme instant, instant qui s'évanouit aussitôt effleuré, comme les sorciers et les sorcières" se sont déjà envolés alors qu'on attend encore le moment de leur départ pour le sabbat [.../...] Et la damnation, c'est d'être condamné une fois l'instant passé, à une nouvelle tentative, une nouvelle esquisse, un nouveau poème."

" Aussi les textes du recueil peuvent-ils apparaître, ainsi que les désigne dans le préambule leur auteur fictif, comme autant de procédés, de stratégies pour faire naître l'illusion de la présence. Nombre d'entre eux s'articulent autour d'un instant de grâce, moment unique autour duquel s'organisent un avant, un après. [.../...] L'illusion de la présence naît souvent dans les poèmes par un jeu sur le temps ; celui du narrateur, par ce procédé consistant à évoquer le moment central après qu'il a eu lieu ; celui du lecteur, en lui dévoilant ou en lui masquant subtilement un second pan de la réalité. L'écriture de la concision permet ce truchement du rapport au temps : d'une part parce que l'évocation d'un moment, fugace,doit s'inscrire dans un espace textuel lui-même très dense et très bref ; et d'autre part parce que seule une structure élliptique est à même d'éluder l'instant central ou d'opérer une rencontre entre deux plans différents de la réalité.[.../...]Les poèmes s'achèvent souvent par des effets de chute [.../...] Et en quoi consiste une "chute", sinon en la révélation d'un autre pan de la réalité qui transforme celui qui apparaissait auparavant ? [.../...]La juxtaposition des strophes par les seuls larges blancs que Bertrand recommande au metteur en page permet de rapprocher deux réalités, deux motifs différents ; le simple fait de les placer côte à côte suggère mieux qu'aucune explication l'incongruité de la scène, en même temps que son évidence, sa réalité. [.../...] L'écriture de la concision concourt ici, en faisant l'économie de la coordination, à donner aux scènes évoquées un degré supérieur de présence.

" C'est aussi le cas de l'emploi dans certains poèmes de la première personne qui fait intervenir directement des personnages que seul le titre permet d'identifier ( L'Alchimiste, Le Raffiné). Très souvent, de plus, les personnages interviennent dans les textes sans autre introduction que celle des guillemets ; ces " mises en présence " contrastent avec les interventions au passé simple du narrateur, qui ferment le texte en reléguant au passé l'épisode même duquel elles sont en train de dévoiler le sens." [.../...]

"Les poèmes de "La Nuit et ses Prestiges" n'ont pas de centre, car les hullucinations qu'ils évoquent entraînent leur victime dans un monde sans repères, sans explications et sans issue. Comme la plupart des textes du recueil, ils s'ouvrent à l'imparfait ou au présent de narration, mais contrairement aux autres, clos pour la plupart au passé-simple ou au plus que parfait, les poèmes de "La Nuit et ses Prestiges" s'achèvent comme ils ont commencé au présent ou à l'imparfait. L'univers du cauchemar, cyclique, est marqué par les motifs de la fièvre et de l'égarement, et les textes qui l'évoquent sont à l'image de ce limaçon cherchant sa route sur une vitre. "Egaré par la nuit", le poète subit l'incohérence des images qui l'assaillent."

"Aussi l'écriture de la concision ne concourt-elle plus ici à tisser une structure assurant la maîtrise de la temporalité mais au contraire à déconstruire cette temporalité, à faire naître une vision fragmentée, incohérente.Mais si l'extrême cohésion des textes n'est plus assurée par leur organisation autour d'un centre, elle est maintenue dans le monde du cauchemar par des réseaux d'images qui se correspondent." [.../...]

" Dans l'espace limite, serré, des poèmes, les ellipses, les absence de transitions et d'explications ne font pas obstacle au sens, au contraire, elles instaurent une densité remarquable qui apporte un surcroît de sens.

Comme on le voit, l'écriture de la concision n'a rien d'un parti pris minimaliste. Elle laisse la place aux descriptions détaillées, aux variations rythmiques, aux répétitions, aux dialogues, aux détails. C'est en fait une méthode de reconstruction du réel : tout se passe comme si la brièveté même des textes de Gaspard de la Nuit permettait à leur auteur d'y tisser une structure extrêmement serrée, d'y réorganiser un monde aussi complet, aussi immédiat que celui qu'un peintre inscrit sur sa toile. Le recours pesque systématique à l'ellipse et à la juxtaposition donne aux textes une densité, une plénitude qui ne saurait se maintenir dans une durée moins circonscrite. Ce système de "compression" de l'espace textuel que forment les procédés de la concision est comparable aux savantes opérations de l'alchimiste. Ils sont des tricheries, des tentatives ingénieuses pour truquer la réalité et le temps et leur faire atteindre à une dimension qu'ils ne peuvent faire leur : celle du divin, de l'absolu."


La "rue sain-felebar" - Saint-Philibert




La rue "sain-felebar", actuelle rue Condorcet, ne présente plus les attraits d'antan. Très passagère, elle relie la place du parvis Saint-Philibert à la Porte d'Ouche. Louis Bertrand l'a empruntée très certainement puisqu'elle est une partie du chemin entre le " Collège Royal " et son domicile rue Crébillon, ou de l'un et l'autre à celui de ses tantes, 14, Rempart de la Miséricorde. Une maison de vigneron y subsiste toujours (Maison Augueur).

L'église Saint-Philibert, du XII ème siècle, est de style roman-bourguignon de l'école de Cluny. Jusqu'au XV ème siècle, les édiles se réunissaient aux alentours puis sous son porche pour désigner le maire et le procureur syndic. Par ailleurs, étant la paroisse des vignerons, c'est devant sa porte que, jusqu'à la Révolution, étaient désignés les vigners ou gardes-champêtres spéciaux des vignobles.

A la suite d'un arrêté du 22 vendémiaire an IV, l'église devint logement des chevaux de la garnison (ce qu'elle était au temps de Louis) puis, après un bref retour au culte, magasin des subsistances militaires. Cette dernière affectation lui sera nuisible, le sel de conservation des aliments s'étant petit à petit infiltré, rongeant les fondations. Saint Philibert, fermée à la visite publique, sert aujourd'hui d'entrepôt à la Ville de Dijon.
















(Le numéro 4 de la rue des Novices est le seul immeuble restant des six maisons données en 1489 par Hugues Serrin pour loger les desservant de l'église. Le n° 4 servait encore de maison curiale avant la Révolution.- E. Fyot )





(la "maison Augueur" était occupée en 1782 par le vigneron Jean Févret et par François Petit, soldat provincial. -E. Fyot.)

La lanterne magique - Théodore de Banville



" La Lanterne magique a un très grand avantage sur tous les autres livres contemporains : c'est que je l'ai écrite pour les gens qui ne lisent pas et qui n'ont pas le temps de lire, c'est à dire pour tout le monde. En effet, quelle est la mesure du temps qu'on a pour lire ? Deux minutes tout au plus.

Le mari, les deux minutes pendant lesquelles, ayant déjà pour sortir son chapeau sur la tête et sa mince canne à la main, il attend que Madame achève de boutonner les boutons de ses gants. Quant à la femme, le seul moment dont elle puisse disposer en faveur de la littérature, c'est les deux minutes pendant lesquelles sa femme de chambre lui met ses bas, comme en témoigne le spirituel dessin de Georges Rochegrosse placé en tête de ce volume.

Or mon livre est, après les Fantaisies de Gaspard de la Nuit et les Poèmes en prose de Baudelaire, le seul qui contienne des compositions assez courtes pour pouvoir être lues en deux minutes. Mais les deux ouvrages que je viens de citer étant rangés parmi les chef-d'oeuvre, et par conséquent dédaignés, je pense que mon livre est seul destiné à être lu. C'est pourquoi j'ai pris le parti d'y mettre tout ce qui existe sur la terre, dans les univers et dans les vastes Infinis, depuis le Bon Dieu jusqu'aux personnages les plus futiles, afin que les Français modernes puissent avoir une teinture de tout..."